manon bessiere

3. Anthony Gilbert.

Le fait qu’Anthony Gilbert, le héros de Phillip Hammer fût un faussaire aurait dû me mettre en éveil. Mais le livre semblait s’écrire tout seul et alors que l’un et l’autre étions pris par nos respectifs plans de séduction, il m’en envoya un premier jet. Son héros était passé maître dans l’imitation d’œuvres de grands peintres du XX° siècle ; il fallait avoir un œil sacrément aiguisé pour se rendre compte que le Matisse payé une fortune n’en était pas un et des années durant, tout avait bien fonctionné. Au bout du compte, c’est sur un Chagall que Gilbert avait achoppé. Cette fois, on avait découvert que c’était un faux. Construite comme une enquête classique, l’histoire de cet homme étrange persuadé de ne jamais être inculpé, sonnait étrangement. Quand justice était faite, on se prenait à regretter que ce personnage pourtant peu sympathique eut été condamné. C’était un comble. Je félicitai Hammer pour le brio dont il faisait preuve et flattai sa vanité. Il allait revoir le tout avant de contacter des éditeurs. Sachant qu’il avait déjà publié des livres d’art, je ne doutais pas que ce court roman trouverait preneur. La maison d’édition qui le choisirait aurait raison : son texte était bon. En attendant, nous progressions. Paul était devenu bavard et s’épanchait. Il me félicitait de mon évolution. J’étais beaucoup plus ouverte. Il ne se trompait pas sur le fond mais ignorait que c’était Hammer qui lui faisait une cour discrète. Celle-ci semblait plutôt ravir mon ancien compagnon mais il lui manquait des éléments. Les aurait-il eu en mains qu’il se serait senti très mal à l’aise…

Quant à mon Vincent, je commençais à buter sur un problème de taille : il voulait aller sur skype et me parler en direct. De plus, il insistait pour qu’on se voie. Les semaines défilaient et il doutait maintenant que Hammer ne souhaite résider encore longtemps à Paris. Son retour n’était donc plus qu’une question de temps…Il devenait beaucoup plus patient et tendre face à l’amant protecteur qui l’écoutait, soucieux sans doute de le faire fléchir. Sur le plan affectif, il était si rusé que j’avais du mal à le suivre. Quelquefois, mes réponses le décevaient, et d’autres moments, elles le faisaient beaucoup rire. Me cachant derrière mon ordinateur, je craignais toujours qu’il n’en vint à avoir des doutes. S’il allait trouver que son compagnon faisait trop de remarques qui lui ressemblaient très peu, j’en prendrais pour mon grade…Pour l’instant, cependant, il ne faisait aucune remarque en son sens. Parler avec lui sous le masque avait beau être un exercice périlleux, il était fascinant. Il en avait de la ressource, ce Vincent ! Certains de ses messages étaient de petits bijoux érotiques et un brin pervers.