LE CORPS DES HOMMES

 

A Paris, Isée, jeune enseignante, accepte un marchandage avec l'Américain Phillip Hammer auquel elle donne des cours de français. Elle se fait passer pour lui et parle sous le masque à l'amant de celui-ci resté à New York et lui, de son côté, l'aide à recoller les moceaux avec son ancien compagnon...Ainsi Isée découvre t'elle Vincent...

«Il y a un morceau qu’on joue beaucoup en ce moment : c’est Chrysalide noire. On a composé ça à plusieurs. Je t’envoie l’enregistrement. On va faire un cd, je sais que tu le sais. C’est sûr maintenant. Il y a un jeune mec qui nous tourne autour pour nous coacher. Il regarde ce qu’on joue et ce qu’on compose. Il essaie de nous faire croire que certains morceaux qu’on interprète sont bons à jeter à la poubelle et, tu sais quoi, il a vraiment du bagout et on finit par le croire. Il n’a rien dit pour Chrysalide, rien de mal en tout cas. J’ai un long solo de trompette que je trouve assez majestueux dedans. Tu l’écoutes et tu me dis »

«Ouvre ta caméra Hammer et regarde-moi nu. Je sais que tu en as envie. C’est quoi cette pruderie ? »

«Ton visage est sévère : il est d’un pâtre grec

Il reste frémissant aux creux de mes mains closes.

Ta bouche est d’une morte et tes mains sont des roses

Et ton nez d’un archange est peut-être le bec...

C’est Jean Genêt pour un amant, tu le sais. C’est splendide mais un peur dur. Piquant. Ça ne tu ne te surprendras pas. Ce que tu m’as écrit, c’était très beau aussi. J’en ai pleuré, tu sais… »

Car Hammer lui envoyait, par mes soins, des messages tendres et réconfortants et bien que pouvant être incisif, il l’était, tendre lui aussi, le jeune musicien.

Ses exigences pour se parler en se voyant devinrent si fortes que Phillip prit brièvement la relève. Je fus désappointée. Depuis cinq semaines que je lui parlais, à ce Vincent blessé mais facétieux, il était un peu mien. Ne pas savoir ce que son amant et lui se diraient me frustrait. Dans quelle étrange aventure m’étais-je engagée pour j’en arrive à de telles pensées ? J’ajouterais que moins que les paroles, la façon dont ils s’observeraient qui me fascinait. Et je manquerais tout cela ? Ils allaient se mettre nus, Vincent, j’en étais sûre et l’autre, je l’escomptais. Ce serait intense, ce serait beau ; ils se regardaient l’un l’autre et se verraient eux-mêmes, leurs corps offerts tout auréolés de lumière douce. Et de cela, je ne serais pas témoin. Je pensais brusquement à ces vers peu connus du poète William Cliff :

Mon voyage au-delà de l’écumante
mer Atlantique à rechercher ta trace
fut-il tant éprouvant ? Ça me tracasse
très peu cette blancheur de mes cheveux
qu’elle soit blanche ou noire ma tignasse
m’importe peu car c’est Toi que je veux

Hammer portait beau mais avait son âge.... Il était dans la situation du poète qui voyageait et désirait à distance et ce « Toi que je veux » si intense dans le texte était au cœur de sa vie, peut-être parce que celle-ci n’était plus si jeune…

La mort dans l’âme, je le laissai parler seul à son amant avant que, quelques jours plus tard, il ne me repasse la main. Quand je le revis, Il avait l’air serein et en même temps sa sensualité à fleur de peau n’était plus bridée comme si le moment de faire concrètement l’amour avec son compagnon retrouvé n’était plus si lointain…