HHHHHHHHHHHHHHHKITCHEN

 

Vincent, ami de Phillip Hammer, est venu chercher Isée à l'aéroport Kennedy. C'est le début d'une découverte, celle de New York.

-Je ne suis pas là depuis très longtemps, un an et demi en fait. Hell’s Kitchen était au départ un quartier populaire. Vous avez vu « Le Parrain » ? Le jeune Vito Corleone habite dans un appartement de la dixième avenue, près de la trente-cinquième rue mais évidemment, il faut savoir que c’est Hell’s Kitchen car tout a beaucoup changé. Et il y a un roman aussi, American psycho, je ne sais pas si vous connaissez…Le héros, Patrick Bateman, est à la fois un yuppie qui gagne très bien sa vie et un tueur. Il dissout les cadavres de ses victimes dans de la soude, dans la salle de bain de l’appartement qu’il possède dans le quartier…Rassurez-vous, je ne fais rien de tel. On tourne pas mal de films dans cette zone et des séries télé et bien sûr on peut croiser des acteurs ou des chanteurs ou encore des journalistes à la mode. Les New-yorkais adorent les bars et les restaurants de cette partie de New-York. Il y en a pour tous les goûts et les riches ont même le droit de venir. Vous verrez des limousines. Les touristes adorent les photographier !

Il riait.

-Le siège du New York Times est dans ce quartier et celui de CBS aussi et il y a un marché aux puces très sympathique.

-C’est de là que viennent les tableaux que vous avez trouvés…

Il fronça les sourcils mais demeura souriant.

-A la vérité, quelques-uns viennent des Puces mais pas de ce marché-là ; le reste me vient de Phillip. Il cherche beaucoup, il fouille beaucoup, il va aux ventes aux enchères. Les paysages naïfs et les animaux étranges, c’est lui qui les a trouvés ou achetés. Ils me plaisaient et il me les a donnés. Pour lui, ça n’a pas tellement de valeur mais il me connaît. Je fais beaucoup dans le sentiment. Ces plantes aussi grandes que les arbres et ces panthères qui ont des têtes de gros chats, ça me touche. Je vois la vie un peu comme ça…Il ne faut pas se fier aux apparences. Un arbre peut être petit et une fleur immense pour peu qu'on ait envie de les voir comme ça. C'est ridicule pour beaucoup, une telle vision...

-Qui dit ça ? Lui ?

-Moi surtout je crois. Je devrais être un grand garçon pourtant. J’ai trente ans…Mais quand je regarde ces tableaux, je les trouve réalistes et il en va de même de la réalité. Déformée, elle est plus belle...

Il ne plaisantait qu’à demi, je le sentais mais j’étais sous le charme et n’avais pas envie de le contredire. Il devint tout d’un coup plus sérieux et me dit.

-Vous vivez près des Invalides, il me l’a dit.

-C’est un studio qui appartient à mes parents.

-Oh, vous n’êtes pas très autonome, alors !

-Je leur paie un loyer. Autonome ? Je vis seule et je m’assume, je crois.

-Pas de compagnon ?

-A Paris, non.

-Ce loft appartient à un ami de Julian. Ah oui, j’ai oublié de vous dire, ce quartier est un fief LGBT, enfin si je puis dire. Il y a des bars et des boites de nuit aussi. Tout ça pour dire qu’un de ses copains a accepté de me louer cet appartement à un prix acceptable. Il faut dire que Phillip a dû le travailler au corps pendant un bon moment avant qu’il n’accepte…Mais voilà. Je trouve que c’est assez joli.

-J’aime beaucoup.

-Ça me fait dépendre de lui…C'est cela que vous pensez.

-Vous gagnez votre vie, non ?

-Ah oui, c’est sûr !

-Alors…

On continua de deviser encore un bon moment et il me présenta les différents quartiers de la ville : ce qui était au sud de son quartier puis au nord…Il avait beaucoup d’allant et semblait ravi de m’informer. Puis, nous sortîmes. Il s’était changé et portait désormais un costume sombre avec chemise blanche ouverte ainsi qu’un autre manteau, plus citadin. Il avait abandonné son feutre. Moi-aussi, j’étais différente, ayant troqué mes confortables vêtements de voyage contre un pantalon d’hiver serré dans le bas et un beau pull bleu-marine. J’avais trois ans de plus que lui et dès que nous fûmes dans la rue, je me sentis plus belle car j’étais à côté de lui. Depuis quelques temps, je laissais pousser mes cheveux bruns qui, méchés de blond, tombaient sur mes épaules. Je me sentais plus féminine ainsi et cette impression se renforça tandis que je marchais à ses côtés. Il guidait bien, avait des connaissances sur son quartier et savait montrer les bons endroits : restaurant à la jolie façade peinte, immeuble typique avec escaliers extérieurs et beaux tags sur les murs. Il ne faisait pas très froid et beaucoup de gens marchaient dans les rues. Je constatais, à leur allure et à leur façon de parler, qu'ils étaient essentiellement américains. Tant mieux, je voulais me sentir vraiment en Amérique et avec ce garçon rêveur à mes côtés, c'était parfait. Après une longue promenade, il me guida vers le fameux "Briciola" qu'avait recommandé Phillip. Je m'attendais je ne sais pourquoi à un très vaste restaurant mais il n'en était rien. Il s'agissait en fait d'une pièce rectangulaire contenant une très longue table sur laquelle les convives étaient invités à dîner tous ensemble. Les murs étaient occupés par des étagères en bois qui faisaient offices de présentoir. On y trouvait tout un assortiment d'huile d'olive dans des bouteilles de verre ainsi que très nombreux crus italiens proposés à la dégustation. C'était très joli et très fréquenté. Le soir, on rentrait difficilement sans réservation. Vincent ôta son manteau et me fit signe de m’asseoir. Les plats proposés étaient présentés sur des menus en forme de journal et une grande ardoise placée dans un coin de la salle présentait des plats supplémentaires. J'optai pour les raviolis et mon accompagnateur pour une salade de fromage et de charcuterie. Il suggéra un vin gris assez fruité et je me laissai faire. Je souriais et me sentais benoîtement heureuse tandis qu'il m'observait, amusé sans doute par le contentement de touriste que j'affichais. Ma voisine directe, une blonde décolorée d'une quarantaine d'année, le regardait à la dérobée (lui, pas moi) mais il ne lui prêtait aucune attention. J'avais envie d'être jalouse. Après tout, des semaines durant, j'avais parlé avec lui, le laissant se dévoiler et passer de l'irritation aux déclarations d'amour les plus touchantes. Une part de lui était en moi, sans qu'il le sut et je me sentais possessive. Je devais le regarder avec insistance, les effets de l'alcool (il m'avait recommandé un verre) se mêlant à la fatigue car il perdit son sourire l'espace d'un instant. Il eut l'air de se demander qui j'étais vraiment et ce que je venais faire là. Cela aurait pu générer un malaise mais conjointement à l'arrivée des plats, Phillip appela. Je vis Vincent me tendre son portable. La voix de Hammer me parut ferme et dure (je la connaissais pourtant) alors qu'à l'entendre, il semblait ravi.