FRANCOIS BARD 2

Invitée à New York par son "ami" Phillip Hammer, Isée partage beaucoup de temps avec lui et son jeune compagnon, Vincent. Ambiguités et non dits...

Pour l'heure, Vincent finit par nous rejoindre. Il ne s'était pas changé mais ses cheveux étaient bien lissés et sa mise élégante, très éloignée de celle du dandy bohème qui m'avait accueillie à l'aéroport. Il était souriant et pour la première fois devant moi en représentation avec Phillip. Car c'est bien de cela qu'il s'agissait. Il se tenait droit, parlait posément mais avait quelquefois des accents frondeurs qu'il s'empressait de modérer. L'autre le surveillait attentivement et ne lui aurait pas passé pas grand-chose s'il était sorti de son rôle de jeune musicien jouant dans une boite à la mode et qui avait le succès modeste. Le beau trompettiste n'était à priori pas décidé à le faire et se montra courtois avec moi et déférent avec son amant. Celui-ci le dominait. Lui le savait et l'acceptait. En société, cela produisait le plus bel effet mais je me demandai ce qu'il en serait quand nous serions chez Hammer. Je devais y dormir. Tant que nous serions tous les trois, rien n’apparaîtrait d'autre que cette docilité mais quand je serai dans la chambre d'ami et eux, dans celle de Phillip, il en irait tout autrement. Je me souvins de la frustration que j'avais éprouvée à Paris quand je n'avais pu assister aux exhibitions érotiques que Vincent réservait sur internet à son amant et je ressentis le même manquement. Ce qui les liait vraiment sur un plan érotique et plus largement sur un plan fantasmatique, je n'en aurais pas la teneur...J'en étais là tandis que nous dînions ensemble et qu'ils me questionnaient l'un et l'autre sur mes premières impressions new-yorkaises. J'étais ravie bien sûr et je le restai tandis que Hammer nous emmenait chez lui. Je le fus moins ensuite, prise dans mes propres pièges. L'attirance passionnée que j'éprouvais pour le galeriste n'avait jamais faibli et de ce fait, j'étais astreinte au silence. Je pouvais, bien sûr, montrer à Vincent les histoires de femme que j'avais conjointement écrites avec son amant mais je ne pourrais en aucun cas, sous peine de mériter son mépris, lui avouer les échanges mensongers que j'avais eus avec lui sous le masque et lui confier ces aventures que j'avais eues sous contrôle. Elles me ridiculiseraient aux yeux d'un homme jeune et éprouvé par la vie qui ne verrait là que le spectacle d'une perversion gratuite. Non, je ne dirais rien et l'habileté de Hammer résidait dans cette capacité à me faire taire. Je pouvais le désirer et en être amoureuse, je pouvais désirer Vincent comme on peut le faire d'un bel objet, cela ne le dérangeait pas et m'aidait à vivre. Aurais-je franchi l'interdit des confidences, qu'au lieu d'être au seuil de leurs vies, j'en aurais été exclue. Sauf si, bien sûr, je préférais la fiction au réel. Pour Hammer, je l'avais fait avec succès, ce qui me valait ce voyage et ses privilèges. Pour Vincent, il me faudrait trouver un biais. Peut-être devrais-je lui apparaître comme très pure, semblable à la jeune adolescente nue du tableau, qui frisonne dans une aube grise et dorée, en septembre...En tout cas, je devrais ruser.

Vincent n'avait bu que de l'eau depuis le matin et peu mangé, aussi Phillip lui prépara t'il une assiette de viande froide et lui servit- il du champagne. J'en bus deux verres aussi et, la fatigue aidant, je me sentis grise. Je ne sais quand je gagnai la chambre d'ami. Je m'y douchai, mis des vêtements de nuit et rabattis la couette sous moi. Je dormis et je rêvai. Phillip et Vincent me réveillaient car leurs ébats étaient violents. J'allais écouter à leur porte et entendait les geignements significatifs de l'amour physique. Je m'en repaissais. Ils savaient que les écoutais et faisaient plus de bruit encore, comme pour me blesser. En dernier lieu, je rêvai que, mécontent de la familiarité que Vincent me manifestait, son amant le fessait sévèrement en multipliant les insultes verbales. Mais au réveil, bien sûr, bien que très marquée par ces rêves, je n'en dis rien. Vincent dormait encore et Phillip avait des achats à faire avant d'aller ouvrir sa galerie. Ce jour-là, il la gérait seul.