TABLOOOOOOOOOOOO

1. Clive, un homme simple...

Il y a très longtemps – je devais être au lycée- j’ai compris un truc sur la jalousie. Ce n’était pas vraiment le sujet du cours, en fait pas du tout. On faisait un débat, voilà, on alignait le pour et le contre de…de…Quoi déjà ? Ah oui, la démocratie et ses valeurs, la dictature et les siennes. Pour ne pas avoir l’air trop idiot, il fallait avoir l’air concerné et ceci dans un premier temps et pour le second la jouer démocrate, histoire des Etats-Unis oblige. Celui qui la ramenait avec la concentration des pouvoirs dans la main d’un seul homme, les privilèges de l’armée et sa toute puissance, l’utilité de museler la presse et le bien-fondé des opposants enfermés « en attendant » dans des stades, celui-là, il était sûr et certain de se faire dégommer par notre professeur de l’époque dont le nom était…était…Ah oui, Arthur Beardsley. Déjà, un nom pareil ! Il signalait d’emblée l’émigré anglais de troisième génération et le petit prétentieux qui avait changé l’ordre de ses prénoms pour que ça fasse plus classe ! Ah, ah ! Arthur, ça sonnait toujours mieux qu’Andrew ou John. Au départ, le pauvre, il avait plutôt une tête à s’appeler Andrew Smith ou Andrew Jones, comme des centaines d’Américains. Alors, être devenu «  Arthur Beardsley », ça lui changeait la donne, enfin c’est ce que je pense. Oui, c’est ça, ça lui donnait du baume au cœur, histoire d’oublier qu’il n’était qu’un enseignant de base dans un des lycées de Newark, New Jersey. J’ai bien dit, lycée, New Jersey et sans même évoquer les grandes universités telles que Cambridge, Harvard, Massachussetts ou Stanford, université de Californie, des lycées quand même plus classes. Là, il aurait pu se la péter pour de bon, monsieur Beardsley car il était plutôt pas mal : la quarantaine, blond l’œil bleu, la mâchoire carrée, une taille correcte et un corps passablement entretenu. Bon, mais au Technology High school de Newark, évidemment, les seules personnes qui pouvaient en avoir quelque chose à faire de lui, ça pouvait être l’une des secrétaires du directeur, le genre italo-irlandaise coincée qui aurait vite balayé tous ses doutes sur l’hétérosexualité à cent pour cent de l’homme qu’elle avait en ligne de mire pour peu qu’il se mette à lui sourire gentiment ou encore une de ses élèves fondue dans la masse qui, elle, estimait avoir découvert le pot aux roses : à savoir, il flashait sur elle et attendait son heure…Bon, voilà, je crois que j’ai résumé sur le sieur Beardsley auquel, je dois le dire, je ne pense jamais. Je l’évoque à cause de ce qui s’est passé ce jour-là. J’assistais donc à ce « débat » et j’avais préparé dans ma tête, sachant que l’attention se porterait brièvement sur moi, deux ou trois arguments sur les valeurs éternelles et universelles de la démocratie, que j’avais même consignés par écrit. Par peur d’un trou de mémoire (jamais bon, ça), j’ai ouvert discrètement mon bloc-notes pet je suis resté stupéfait. Quelqu’un avait glissé une enveloppe dedans. Enfin « quelqu’un », je me comprends. Pas besoin de faire durer le suspense. Une seule personne pouvait avoir fait ça : Kirsten.

Celle-là, il y avait de quoi ne pas la comprendre. Elle n’était pas « canon » (on disait ça à l’époque) mais assez jolie et vive d’esprit. Elle s’habillait bien et avait un vrai potentiel pour attirer les sympathies. Elle en avait après moi depuis quelques temps. D’accord, c’était milieu des années quatre-vingt-dix, une autre époque en somme mais quand même ! Elle fondait devant moi dans le temps même où je me persuadais que la vraie vie c’est quand même l’identité sexuelle. La mienne me portait, dans la plus grande discrétion, vers des quadragénaires tout ce qu’il y avait de plus intégrés et très bienveillants…Et elle, elle n’y voyait que du feu, la pauvre.

Il est vrai que je n’en étais pas arrivé au stade où je me revendiquais « gay ». J’ai fait ça plus tard avant de changer de case et de choisir « bi » mais, même si je me tenais sur mes gardes – ils me font rire ceux qui, ignorants complétement un contexte, vous traitent d’abrutis ou de froussards parce que vous ne vous êtes pas « assumés » dès le départ. Très drôle, vraiment. Se « revendiquer gay » à Newark en 1995, dans le quartier où je vivais et avec les parents que j’avais, franchement, ça revenait à se tirer une balle dans le pied, pas pour s’estropier à vie, ça non mais pour se faire peur un bon coup ! Vous imaginez un peu : entre les victimes du sida que Dieu avait justement punies et les dangers d’une sexualité perverse, il y avait de quoi devenir neurasthénique…Rassurez-vous, je n’ai rien revendiqué mais j’ai vécu ce que j’avais à vivre dans la discrétion. J’avais l’avantage de la jeunesse et un beau sourire. Je faisais beaucoup de sport, mon corps était entraîné. Attention, je ne suis pas en train de vous dire que Kirsten ne comprenait rien à ce que j’étais parce que c’est le contraire. Si elle ne se doutait de rien concernant les hommes mûrs qui me faisaient tant de bien, elle me voyait comme un vrai ami, drôle, attachant et attentif en elle. J’étais un ami des femmes et ça la rendait heureuse malgré le pincement au cœur qu’elle devait forcément avoir puisque je ne tombais pas amoureux d’elle…