NEWARK 1

Clive, encore au lycée, vit dans un milieu simple. Le voici invité à voir un ballet...

C’est d’ailleurs à cause d’elle que plus tard je me suis marié avec une « Kristin » et assumé mon attirance pour les femmes sans renier le reste. A l’époque, cette fille, elle était incapable de penser que chez moi, c’était vrai pour la vie, l’ambivalence. Elle pensait que j’étais encore immature et préférais faire des choses en douce avec des filles faciles. Il s’en trouvait toujours, non ? Je ne la désirais pas parce qu’elle était vertueuse. Elle en souffrait mais se rassurait en se disant que nous étions deux amis inséparables et là, pour le coup, elle ne se gourait pas. Droite et avisée, cultivée et curieuse, je l’adorais cette jeune fille bien moins timorée qu’il n’y paraissait…
Mais je reviens à l’enveloppe. Avant que « Mister Beardsley » ne m’interroge, j’ai eu le temps de l’ouvrir. Waouh, comment elle avait fait ça ? Décrocher deux places pour une représentation que le New York city ballet donnait à Newark ! L’une des plus grandes compagnies de danse du monde qui venait jusqu’à nous, pauvres illettrés des entrechats et des arabesques et je disposais, grâce à cette jeune fille, de l’incomparable privilège de découvrir un domaine dont j’ignorais quasiment tout. J’ai regardé les deux billets et mon cœur a battu très fort. L’instant d’après, m’étant redressé, je regardai « Arthur » droit dans les yeux et lui présentai les incomparables avantages de la démocratie américaine. Ce fut brillant et lapidaire, j’ose le dire. Je fus très apprécié et en fin de « débat », monsieur Beardsley reprit, pour conclure, les deux formules que j’avais plus tôt martelées. Bon, c’était valorisant. Ce que c’était, je ne sais plus. Je me souviens par contre du joli visage de Kirsten, dans le couloir.

-Alors, qu’est-ce que tu en dis ?
-Brillant, Clive, brillant ! Tu leur en as bouché un coin à tous ces Michael, Brad et George quelconque qui empuantissent cette classe !
-Merci. J’aurai le triomphe modeste. Mais dis-moi, où as-tu eu ces billets ?
-C’est mon affaire. Avoue que l’occasion est trop bonne…
-De voir ?
-Le Lac des cygnes !
-Ma mère dit que ça n’en finit plus !
-Madame Dorwell est une fanatique de la danse classique ?
-C’est ça, fiche-toi d’elle ! Ma mère n’aime que les séries télé avec des soldats musclés et les émissions de variété.
-Je ne te le fais pas dire. Et ton père….

EGLISE NNNNNNNNNNNNN

J’ai préféré ne pas lui dire ce mon père pensait des danseuses classiques. Elles n’étaient pas des femmes, pas même des artistes : ce qu’elles faisaient était vide et vain. Des femmes bien trop minces pour accoucher normalement ! Quant aux danseurs, ils faisaient honte à l’Amérique : tous des invertis ! La honte de l’Amérique, c’était les pédés, les drogués et les Noirs…Facile à comprendre, quand même ! C’est clair, elle connaissait mes parents et son opinion sur eux n’était pas très positive mais cette fille avait en elle une sorte d’optimisme forcené qui lui faisait croire qu’au bout du compte, tout pourrait s’arranger. Elle imaginait donc que Louise et Peter Dorwell ne seraient pas ad vitam aeternam les créatures bornées qu’ils s’appliquaient pourtant à être depuis leur naissance mais, le bon Dieu en mettant un sacré coup, je ne sais quelles créatures ouvertes et bienfaisantes. Autant lui laisser ses illusions ! On peut toujours rêver quand on d’autres parents ! Agnès, sa mère, pourtant simple éducatrice de jeunes enfants était d’une grande ouverture d’esprit et d’une bonté inépuisable. Quant à Steve, son père, il dirigeait un petit garage. C’était un vrai démocrate, un homme modéré et plein de compassion. Voilà des gens qui habitaient le même quartier que nous, à Newark, donc pas un très beau quartier, eh bien, sur eux, il n’y avait rien à dire de mal ! Un couple vraiment sympathique, équilibré et qu’on gagnait franchement à connaître. Ils adoraient leur fille et elle les aimait profondément en retour. Dîner chez eux, c’était échapper aux couplets insistants sur les minorités raciales qui n’en font qu’à leur tête, la nécessité d’être armé chez soi et le bien-fondé d’une morale stricte en matière sexuelle. Marre de tous ces dévoyés….
-Tu vas adorer. Tu verras, ce sera une soirée merveilleuse.
-Faudra que je dise à la maison qu’on va au cinéma voir un film de guerre.
-Sûr !