LACCCCCCCCCCCCCCCCCCC

Jeune homme, Clive est invité à assister à une représentation du Lac des cygnes par sa meilleure amie.

Le soir, seul dans ma chambre, j’ai regardé les deux billets et il m’est tombé dessus, ce sentiment pas glorieux qui assaille tous ceux qui buttent sur un univers inconnu : la jalousie. Ils avaient fait comment, ceux qui allaient venir là ? Ceux qui danseraient bien sûr mais les autres aussi. Ceux qui avaient fait les costumes, ceux qui éclaireraient les danseurs, celui ou celle qui avait chorégraphié le ballet qu’ils nous présenteraient ? Ils avaient fait quoi pour être arrivés là ? Etre très brillants, parfaitement entraînés et beaux, oui, ça pour les danseurs, ça allait de soi mais les autres ? Il ne fallait pas être un génie pour éclairer ou maquiller, quand même ! Il y avait de quoi se mettre en colère mais avant de l’être, il fallait passer par la case « jalousie ». C’est bon, j’y étais. J’allais bientôt en avoir fini avec le lycée et il suffisait de voir la tête de mes géniteurs pour piger ! Ce qu’ils pensaient de l’université…Il me faudrait trouver une formation rapide et sûre et travailler. Pas d’autre choix à part, si je m’obstinais à leur désobéir, que celui d’obtenir une bourse d’étude pour une petite université d’état. Kirsten et sa famille m’y poussaient de toutes leurs forces et je me donnais du mal pour finir honorablement mon parcours scolaire, mais à supposer que ça marche, cette bourse aurait ces limites. Il faudrait que je fasse des petits boulots à côté et…et quoi ?
-Il y a quatre actes, tu te souviendras ?
-Je me souviendrai ! ça risque d’être interminable !
Bref. J’ai caché les billets et j’ai dormi. Dix jours plus tard, nous étions au deuxième rang de ce théâtre de Newark dont je m’étais beaucoup moqué sans y avoir mis les pieds et ça m’est tombé dessus ! La danse, la danse classique mais alors, c’était ça ! Et si c’était ça, alors on était invités chez Apollon, les muses nous accompagnaient et il n’y avait que la beauté et la magie ! Et comment j’allais exprimer ce que je ressentais ! Et comment j’allais vivre après ça !
-Tu as aimé ?
-Oh que oui ! Mais si tu pouvais …
-Te raconter l’histoire pour qu'elle reste dans ta tête ? Bien sûr, écoute : le jeune prince Siegfried fête sa majorité. Sa mère lui annonce que le jour suivant, au cours d'un grand bal pour son anniversaire, il devra choisir une épouse. Vexé de ne pouvoir choisir celle-ci par amour, il se rend durant la nuit dans la forêt. C'est alors qu'il voit passer une nuée de cygnes. Une fois les cygnes parvenus près d'un lac, il épaule son arbalète et s'apprête à tirer. Pourtant, il s'arrête aussitôt ; devant lui se tient une belle femme vêtue de plumes de cygne blanches.
-Oui, ça, j’ai bien vu…Mais continue !
-Le prince et la femme vêtue de plumes de cygne dansent, et ils se plaisent beaucoup. C’est comme un coup de foudre, tu vois ? Ensuite, Siegfried apprend que la jeune femme est en fait Odette. Un terrible et méchant sorcier, Von Rothbart, l’a capturée et lui a jeté un sort. Le jour, elle sera transformée en cygne et la nuit, elle redeviendra femme. D'autres jeunes femmes et jeunes filles apparaissent et rejoignent Odette, près du Lac des Cygnes, lac formé par les larmes de ses parents lorsqu'elle a été enlevée par Von Rothbart. Le beau prince Siegfried est pris d'une grande pitié pour celle qui est victime d’un sortilège aussi affreux. Il lui déclare son amour et voilà ce que s’affaiblit le sort. Le méchant sorcier sent que la machine se dérègle et apparaît. Bien entendu, Siegfried menace de le tuer mais Odette intervient ; si le vil magicien meurt avant que le sort ne soit brisé, il sera irréversible. Le seul moyen de briser le sort est que le prince épouse Odette.
-C’est une belle perspective !
-D’accord : Le lendemain, au bal, à la suite des candidates fiancées, survient le sorcier Rothbart, avec sa fille Odile. Celle-ci est vêtue de noir.
-Continue !
-Elle est en fait un cygne noir. Le problème est qu’elle est le sosie d'Odette. Abusé par la ressemblance, Siegfried danse avec elle, lui déclare son amour et annonce à la cour qu'il compte l'épouser. Au moment où vont être célébrées les noces, la véritable Odette apparaît. Horrifié et conscient de sa méprise, Siegfried court vers le lac des cygnes.
-J’ai trouvé la fin terrible ! Je comprends mal qu’il n’ait pas eu d’autres idées…

CYYYYYYYYYYYYYYYYYYgne

-Tchaïkovski ? Tu sais que tu as raison ? Tu as vu ce soir l’une des versions possibles car il existe quatre fins …Je te les présente !
-Bon, voici la première : L'amour véritable d'Odette et de Siegfried triomphe de Von Rothbart. Le prince lui coupe une aile et il meurt.
-C’est très moral.
Kirsten était d’accord. Elle était cependant pressée d’en arriver à la suite :
-Voici une autre piste : Siegfried déclare son amour à Odile sans savoir qu’il condamne, sans le savoir, Odette à demeurer un cygne pour toujours. Réalisant que ce sont ses derniers instants en tant qu'humain, elle se suicide en se jetant dans les eaux du lac. Le prince se jette lui aussi dans le lac. Cet acte d'amour et de sacrifice détruit les pouvoirs du monstrueux sorcier avant de l’entraîner à sa perte. Les amants s'élèvent au paradis en une apothéose.
-On n’avait peut-être pas ce qu’il fallait, à Newark, pour une telle mise en scène !
-Tu veux dire, une scène assez petite ? Oui, c’est une bonne remarque. Je termine. Voici encore une fin envisageable : Siegfried court jusqu’au lac et supplie Odette de lui pardonner. Il la prend dans ses bras mais elle meurt. Les eaux du lac montent et les engloutissent.
-C’est très spectaculaire ! Et la dernière ?
-Siegfried n’en a plus que pour Odile et de ce fait, il condamne Odette à demeurer un cygne pour toujours. Celle-ci lui échappe en s'envolant et le pauvre prince comprend que l’oiseau noir et son perfide maître l’ont abusé. Il reste seul, abandonné à lui-même avec pour seul horizon un chagrin et un remords éternel…
-Mais c’est terrible dans tous les cas !
-Je suis d’accord mais c’est un ballet si beau !
-J’ai adoré, tu sais ! Moi, Clive Dorwell, être subjugué par un ballet classique !
Nous sommes restés longtemps dehors cette nuit-là. On était vraiment très jeunes. L’année a filé. J’ai tenu bon et de moi, elle n’a obtenu rien d’autre que de « l’amitié ». Elle me l’a pourtant demandé à plusieurs reprises, de l’embrasser et de lui faire l’amour, enfin, elle n’a pas été si directe. J’ai été sot. Je ne pensais qu’à mes rencontres secrètes avec des partenaires plus âgés, ça me donnait de la force. Je n’avais pas l’impression de mentir mais bien plutôt celle de devenir celui que je devais être. J’irais dans une grande métropole et je vivrais ce que j’avais à y vivre, en me moquant bien des qu’en dira-t-on d’une petite ville…