BRUCE SARGEANT

 

2 Amusements et lassitude.

Je ne vous cacherai que je connais, depuis longtemps déjà, les filières qui permettent de faire des rencontres discrètes et satisfaisantes. Je commets en ce sens peu d’erreurs. Tout d’abord, j’obéis à des règles strictes : à la maison, mon ordinateur est vide de toute visite à des sites gay, quels qu’ils soient. J’ai trop peur de commettre un impair qui mettrait à mal mes relations avec Kristin et Carolyn. J’opère donc ailleurs. Mon travail me fait voyager. J’utilise un autre ordinateur, que je ne ramène jamais chez moi et je sais dans quels journaux chercher et surtout qui pour faire quoi. C’est vrai, c’est un peu lassant. Depuis quelques temps, je me concentre sur des énigmes, pardon, sur des libellés bizarres. J’évacue donc toute annonce contenant des mensurations ou des numéros de portables. Je rejette les photos. Être sélectif, je vous assure, ça a dû bon. Il était vraiment coopératif, ce joli jeune homme que j’ai bousculé un peu sévèrement chez lui il y a quelques temps déjà avant de lui montrer ce que je savais faire et on a bien partagé dans le plaisir. Le suivant était aussi bien que lui et le suivant du suivant aussi…En fait, ça commence à trop se ressembler. D’où mon goût pour les textes en forme d’énigmes. La première fois que je me suis laissé prendre, je me suis retrouvé dans un entrepôt. On a joué au chat et à la souris un bon moment, j’imagine qu’il avait concocté tout ça pour me rendre insatiable. J’étais fatigué ce soir-là et ça a fini par m’agacer de ne pas le coincer. J’ai tout de même fini par le faire et ai constaté qu’il n’était pas aussi beau qu’il me l’avait annoncé. Pour le sexe, ce n’était pas trop mal. J’ai gardé de lui un bon souvenir à cause de la mise en scène de départ. C’est émoustillant, c’est vrai. La seconde fois, l’idée était qu’on le fasse en plein air avec risque de se faire prendre. J’ai fait en sorte que ça tourne court. Je ne suis pas idiot. L’énigme était bien posée pourtant ! J’ai tancé vertement son inventeur qui est reparti la queue entre les pattes sans avoir eu le frisson qu’il recherchait. Et quelques semaines ont passé…

Et là, j’ai butté sur une troisième énigme. C’était sibyllin. Je me suis demandé qui était derrière. En gros, qui voulait quoi…

Cherche chasseur aguerri pour prendre au piège jeune homme fautif. Temps, habileté et patience requises. Récompenses multiples si vengeance accomplie. Je suis un homme de goût qui ne laisse rien au hasard. Votre proie vous attend et la prise est de choix. Aérienne, elle touchera terre et mordra la poussière. Contactez-moi par l’intermédiaire du journal.

Il ne s’adresse pas à n’importe qui, le journal en question, et on y est, au chapitre des annonces, beaucoup plus laconique et direct que lui, j’en sais quelque chose. Toutefois, cette fois-ci, j’étais aimanté. Qui cela pouvait-il être ? Quelqu’un qui évitait le net, c’est sûr. Pas le genre à ouvrir sa caméra et à demander qu’on fasse de même. Un pervers ? C’était une piste. Il avait l’air d’être patient et méthodique. Un farceur ? Non, sa façon de parler était trop solennelle. Un homme obstiné ? Il en était un, je pouvais en être sûr. Les semaines ont passé et l’annonce a été maintenue. Elle n’a plus jamais été précédée ni suivie des mêmes messages et désormais, elle a bénéficié d’un encadré noir, très classe.

Bon….Il y avait de quoi être vraiment intrigué. Il avait quoi le « jeune homme » pour être « fautif » ? Il avait partouzé sans convier l’amant en titre ? Il avait pris la poudre d’escampette avec un autre ? Il ne voulait pas revenir parce qu’il ne supportait plus son compagnon ? Oui, ça devrait être ça. Il avait fichu le camp et l’autre n’en démordait pas : c’était toujours sa proie. Il la voulait. Et il demandait à quelqu’un d’autre de la lui rapporter après qu’il se soit servi d’elle et donc l’ait humiliée. Retors, l’amant en titre, vraiment pas commode. Et l’autre ? L’air, la terre…Où voulait-il en venir ? Faire mordre la poussière à quelqu’un qui était dans un autre élément, c’était bien cela la demande ? Histoire que l’autre arrête de se dire qu’il a des ailes…histoire qu’il revienne devant son maitre, son juge, son commandeur ? Si c’était cela, ça ne donnait pas au candidat heureusement sélectionné par l’auteur de l’annonce un rôle très sympathique. Ça revenait à être un rabatteur. Bon, c’était plutôt vil mais en même temps, il fallait reconnaitre que c’était alléchant. « La prise est de choix ». C’était bien ce qui était écrit. Si on décodait, ça voulait dire : le jeune homme est beau et ce n’est pas n’importe qui. Au moins, vous serez récompensé de vos efforts.

Voilà un homme qui mettait toutes les chances de son côté pour que soit remis à sa place l’être aimé qui avait failli. Si l’idée était malheureusement banale, la façon d’énoncer les choses était à la fois mystérieuse et galvanisante. J’étais décidé. J’allais répondre. Je fis un premier jet puis un autre et encore un autre et puis je jetais tout. Écrire que j’étais l’heureux élu à quelqu’un dont j’ignorais tout était idiot et l’était encore plus l’étalage de mes talents de menteur ou ceux d’amant. Je n’étais ni plus rusé ni plus dénué de scrupules que la plupart de ceux qui avaient déjà dû lui répondre et ça ne faisait donc pas de moi le candidat idéal. J’ai donc changé brutalement de tactique. J’ai pris une photo de moi quand j’avais dix-huit ans et que je m’apprêtais, avec cette Kirsten que j’avais complètement perdu de vue, à assister à cette représentation du Lac des cygnes qui hantait ma mémoire. Je l’ai glissé dans l’enveloppe et j’ai joint une photo de moi récente. C’était une photo banale, prise un jour d’été à Central Park et je ressemblais à l’Américain middle class que je suis, c’est-à-dire séduisant sans être beau, sympathique et sain. C’était l’image que je présentais au travail. J’ai décidé de rester laconique dans mon message et je me suis contenté de découper la dernière de ses annonces parue ; je l’ai accompagné d’un numéro de téléphone professionnel et j’ai posté le tout.