helion

Une annonce étrange dans un magazine, un Américain qui s'ennuie et une rencontre insolite...

J’ai compté les jours, les heures. J’ai relu la lettre encore et encore et j’ai changé cinq fois de costume avant de partir au rendez-vous fixé. Il avait été fixé à onze heures et c’était un mardi. J’avais dû bousculer mon planning de la semaine, sachant que ce jour-là, je ne devais théoriquement pas être à New York mais cela s’était passé correctement. Par contre, j’avais relâché le sport et m’étais montré d’une humeur particulièrement difficile à la maison, ce qui m’avait valu des remontrances répétées de la part de ma femme et ma fille. Je devrais impérativement m’en excuser, toujours dans ma logique d’écarter tout soupçon possible.

Finalement, j’ai mis un jean neuf avec une veste élégante et une chemise blanche. Je n’ai pu renoncer au manteau car en novembre à New York, il fait froid. J’ai mis ce que j’avais de mieux et avec cela, j’ai vérifié ma coiffure, choisi une eau de toilette un peu poivrée, vérifié les détails...Il n’attendait pas une figure de mode mais il ne fallait pas non plus que je le déçoive, après tout. Quant au chasseur, mieux valait travailler la métaphore

Quand j’y repense…Le bar était effectivement très élégant, à l’image du quartier. On était prêt de Madison avenue. C’était à priori une heure encore creuse et j’ai pu surmonter l’aversion que m’inspirait le serveur stylé qui était à peu près aussi réfrigérant que les rares convives déjà présents pour me diriger vers l’endroit où était assis « Julian B ». Et là, je me suis senti démuni. Il se tenait droit, son dos ne touchant pas le dossier de son siège et il lisait un journal qui semblait retenir toute son attention. Il était très brun et sa mise renvoyait à une définition du luxe que Gabrielle Chanel n’aurait pas reniée : rien ne se voyait car rien n’était ostentatoire mais tout était en place. C’était impeccable puisque cet endroit était un hommage à la célèbre couturière. Vous voyez, j’avais retenu ma leçon.

Se rendant compte de ma présence, il s’est adressé à moi avec une chaleur convaincante, enfin, si tant est qu’on puisse parler de lui comme de quelqu’un de chaleureux…

-Oh, je manque à tous mes devoirs ! Je finis de parcourir cet article et vous êtes là…Je vous en prie, monsieur Dorwell, prenez-place. Les cocktails sont excellents ici mais vous pouvez désirer autre chose…

Restait à s’asseoir et à le regarder. Bel homme, rien à dire. Quarante-cinq, quarante-six ans, par là. La force de l’âge. Oui, dans son cas, c’était significatif. Le genre qui s’entretient : piscine des hôtels de luxe, salles de sport sélectives, hammam, bon coiffeur, manucures…En même temps, pas le genre trip bio. Non, il devait faire des régimes classiques. Est-ce qu’il avait un psy ? Peut-être bien. Il fallait voir. En tout cas, il ne devait pas tout dire à celle qu’il payait grassement. Dans ma tête, c’était une femme. Pas grande, un tanagra…pas jeune…envieuse…Le genre qui pense secrètement qu’elle est encore en face d’un de ces hommes racés qui ne s’intéressent aux femmes qu’intellectuellement, comme si ça pouvait l’aider ! Elle aurait nettement préféré qu’il la trouve belle et le lui fasse comprendre. Après tout, il suffisait que ce qu’il avait entre les cuisses manifeste son enthousiasme dès l’arrivée de la dite psy…Mais non, ça n’était pas ça. Il devait plutôt avoir pour analyste un vieux monsieur chenu qui l’indifférait totalement en dehors de ses qualités thérapeutiques ou un beau quadragénaire résolument hétéro, ce qui, vu son sens du challenge, méritait qu’il sorte son chéquier pendant quelques mois encore. Dans quelques semaines, le beau docteur n’aurait déjà plus le même regard…Mais j’arrête mes doux délires…