CYGNE ET LAC

Clive a répondu à une annonce étrange et il découvre l'auteur. Un esthète éconduit par celui qu'il aime...

-Je ne sais quelle est votre profession…
-Je travaille dans les assurances. Ça me permet de voyager.
-En ce qui me concerne, je travaille pour l’opéra de New York.
-D’accord…
-Je crée des décors et des costumes. J’ai fait une très bonne école d’art. A mon accent, vous devez deviner de quelle ville je suis originaire.
Boston.
-Voila.
Le serveur s’approchait. La carte était aussi sélective que l’était ce paradis pour gens nantis. Je choisis un cocktail orange au nom alambiqué, escomptant que l’alcool m’aiderait à assumer ce qu’il allait me dire.
-Vous êtes chasseur, de nature.
-Oui mais je ne prends pas trop de risques. J’aime ma petite famille.
-Pas sûr que ça lui plaise l’évocation de Carolyn et de Kristin. Je n’ai pas insisté. Lui, dans son adolescence, le changement possible de cases ne l’avait pas, à priori, beaucoup travaillé. Il avait coché la même depuis le départ. En un sens, ça lui avait simplifié la vie.
-La situation dans laquelle je me trouve fait que je chasse de manière discrète. C’est efficace. En même temps, je suis sélectif.
-Vous aimez les hommes plus jeunes que vous ?
-Euh…oui. Vous…vous aussi ?
-Monsieur Dorwell, je ne suis pas tenu de vous répondre. Nous sommes ici suite à mon annonce. Le caractère original de votre réponse a retenu mon attention. Pour le reste, vous n’avez pas à savoir ce que j’aime ou pas…
Eh ben, c’était envoyé. J’avais tout de même de la répartie et je lui en ai fait une démonstration :
-Je comprends tout à fait. Par contre, puisque nous sommes en affaire, est-il possible de connaître votre nom en entier ? Le vrai, je veux dire.
-J’espère que nous « serons en affaire », pour reprendre votre expression…Je m’appelle vraiment Julian Barney.
Il m’a adressé un sourire plus amusé que froid et a laissé le serveur placer devant nous le cocktail que j’avais commandé ainsi que le thé Darjeeling qu’il se réservait. Il a ensuite marqué un silence puis m’ayant observé et détaillé, il a repris la parole :
-Le Lac des cygnes, que me dites-vous là-dessus ?
-J’ai grandi dans le New Jersey. C’est le premier ballet classique que j’ai vu. Le New York City ballet nous rendait visite. Moi, je faisais de l’athlétisme. J’étais bon. Je ne m’attendais en rien au choc que j’ai eu…C’était tellement, tellement beau, merveilleux…Je veux dire…tout ! Je crois que je n’ai rien oublié de cette représentation. Ça a été une leçon…L’art tout d’un coup. Après, j’ai essayé de travailler pour un théâtre comme éclairagiste. Créer de la lumière pour les danseurs, selon moi, c’est très important…
-Vous avez raison…
-Peut-être que oui. En tout cas, j’ai dû trouver quelque chose de plus stable et de plus lucratif…
-Que l’observation de la danse ?
-Oui, d’où mon emploi actuel. Je monte en grade et ça m’assure une stabilité. Ceci dit, je n’ai pas lâché la danse. Il est des spectacles abordables et j’aime la Streets dance ; Mais, pour dire la vérité, cette émotion primordiale est restée une vraie expérience. Ce spectacle total, cet éphémère…
Mon mélange de fruits et de rhum ne m’enivrait guère et lui semblait tout à son thé racé. Toutefois, je le sentais, je venais de marquer des points ; il ne me rejetait pas. Dans ma tête, tentaient de s’imposer les criailleries vénales qui lui auraient convenu, à lui, cet homme chic délaissé, qui allait me préciser sa vengeance mais ça ne fonctionnait guère…
Ton foutu bar chic et toi, là avec tes beaux habits, ton regard perçant et tes cheveux qu’un bon coiffeur a mis en ordre…Je n’ai pas de culture…c’est ça que tu penses…Je vais être ton larbin parce que justement, je n’en ai pas ! Mais j’ai des émotions artistiques ! Attention, ne me prends pas pour un débile !
Mais elles n’avaient pas grand sens. Il m’impressionnait trop. Et ça se comprenait. Je m’étais peut-être, au cours de ma vie, trouvé dans des situations bizarres mais jamais dans celle-ci.
Et puis, si j’avais été moins agité, j’aurais lu en lui. Il n’était pas si sûr de lui que cela. Il tentait le coup. Mais moi, je ne voyais rien.