GERMAIN LOUVET

Dans un bar chic, un homme distingué parle avec un autre, plus simple. L'un a répondu à l'annonce de l'autre. Une histoire de proie...

-Vous parlez très bien de la danse. En effet, c’est un art de l’éphémère et en ce sens, il est unique ! Pas de trace en dehors du filmage…Nous sommes loin de la peinture et de la sculpture…
-Où voulez-vous en venir ?
-Il est danseur, je veux dire danseur classique.
-Et c’est ce que je vous ai dit qui me fait remporter la sélection ? Je ne suis pas le seul à vous avoir répondu…non ?
Il a haussé les épaules.
-Non, bien sûr que non. J’ai dû faire un tri sévère, vous vous en doutez bien…
-Oui, j’imagine.
-Il m’est resté trois propositions bien tournées mais j’ai décidé de vous rencontrer, vous.
-Pas les deux autres ?
-Non. Vous avez su être laconique, ça m’a plu.
-D’accord…
-J’en viens au fait. Ce…jeune homme. Ne vous méprenez pas sur lui. Il travaille pour le New York city ballet. Il est danseur soliste. C’est une personne cultivée et intelligente.
-C’est bien ! Alors, comme ça, il convient à quelqu’un comme vous.
-Tout à fait. Cependant, il n’a pas fait…ce qu’il aurait dû faire. Mais, il est fait pour moi…
-Ou, je ne sais pas, pour quelqu’un de votre caste.
-Non, vous m’avez bien compris : il est fait pour moi. Il faut opérer quelques réajustements, c’est tout.
-Et je dois m’en charger, parce que j’ai vu…Le Lac des cygnes
-Oui, entre autres. Ah mais il y a peut-être autre chose concernant la danse…
-Euh, oui, ma fille Carolyn est ballerine…
-Ah mais ça, c’est très intéressant ! Elle fait de la danse depuis longtemps ?
-Six ans. Elle prend deux cours par semaine et fait des stages.
-Merveilleux ! J’ai eu raison de vous répondre. C’est un atout supplémentaire, cela. Bien. Il faut commencer par vous approcher de lui…
J’avais vraiment envie d’un deuxième cocktail car ce type fascinant semait en moi un trouble très violent. Il a compris mon malaise et a fait signe au serveur. La même belle mixture orangée est réapparue devant mes yeux mais elle n’a pas dissipé mon trouble.
-Je m’approche de lui… Pour vous, ça va de soi, c’est facile…
Il a froncé les sourcils avant de m’adresser le même sourire amusé puis, il a sorti de son très chic portefeuille deux billets pour des spectacles :
-Il danse le Spectre de la rose dans dix jours. Vous serez au deuxième rang. Il danse ensuite, lors de la même soirée mais c’est ce ballet-là sur lequel vous devez vous focaliser. Dans un mois, il est programmé dans le Lac des cygnes. Pas besoin de vous dire quel rôle lui est attribué…L’avantage de ce ballet est qu’il est fait pour les oublieux des distributions : un seul grand rôle masculin. Ça simplifie les choses…Là-aussi, vous serez très bien placé. Il est merveilleux. La critique l’encense et Dieu sait qu’il y a des rabat-joie parmi eux…Mais là, ils sont d’accord.
-D’accord, je le vois danser deux fois et ?
-Vous m’enverrez vos impressions.
-Pardon ? Je suis supposé le prendre au piège. Il est une proie.
-Justement, pourquoi être si pressé ? Il en est une. Vous le rencontrerez. Vous lui plairez. Vous le caresserez.

-Mais il faudra, pour cela, savoir comment il danse, à qui il plait, de qui il se réclame…
J’ai failli renverser mon verre.
-Savoir cela ? Et comment je le saurais ? Non mais dites-moi.