ROSE CLUB

Une annonce, un pari audacieux: pourquoi Clive, Américain moyen qui s'ennuie, ne traiterait-il pas avec cet élégant et aisé Julian Barney? Oui, mais voilà, tout n'est pas simple...

J’ai dû rappeler Barney. Il avait cette voix intimidante qui ne me plaisait pas mais il cherchait à être sympathique, je le sentais. Du coup, j’ai glissé que Le Lac des cygnes, c’était avant Noël et que je pourrai peut-être ne pas y aller seul, vu que ma fille suivait depuis des années, des cours de danse classique.
-C’est une faveur que je ne vous ferai qu’une seule fois, Clive. Je peux vous faire parvenir deux autres places. Ça ne créera pas la surprise ? Ce sont des billets qui sont très coûteux. Vous êtes au premier rang, cette fois. Vous saurez justifier cela à votre épouse et à votre fille….
Le tordu…
-Oui. L’entreprise, la mienne je veux dire, fait des cadeaux. Je dirais que j’ai utilisé une partie de l’argent pour cela.
-C’est astucieux !
-Merci. Vous pensez que nous sommes ignares ?
-Mais ai-je dit cela ? Vous aurez vos deux places supplémentaires.
-Merci monsieur Barney.
-De rien, Clive…
Le ton qu’il avait… J’ai lâché très vite et je l’ai vu seul, comme prévu. Il avait raison en fait. Fine mouche comme elle était, Kirstin aurait senti l’embrouille sinon d’emblée du moins pendant le spectacle. Pas dur de voir que je n’étais plus le même homme quand je regardais ce danseur…Pas possible de prendre un tel risque.
Dans mon souvenir, la mise en scène, à Newark, était plus belle mais j’idéalisais sans doute. Dans le rôle du prince, il était très bien. Ses morceaux de bravoure étaient salués à chaque fois par des salves d’applaudissement. Mais moi, je le regrettais dans la rose car c’était vraiment un rôle où éclatait son charme personnel.
Je vais lui dire mes impressions au téléphone, j’ai pensé mais lui, non, ça ne lui convenait pas. Il m’a invité à prendre un verre et cette fois, j’ai eu droit au Rose Club de l’hôtel Plaza, sur la cinquième avenue. C’était à peu près aussi luxueux et guindé que le premier bar mais je risquais d’avoir du mal à changer ses habitudes… Il portait un superbe costume – du sur mesure- et, avec cela, une écharpe en cashmere rouge sur une chemise blanche. Ce devait être l’idée qu’il se faisait de la décontraction. Moi, j’étais « bien habillé », c’est- à dire, habillé à peu près comme il faut, pour cadrer avec cet établissement chic.
-Bonjour, Clive. Alors, les présentations sont faites. Je veux dire, avec Erik…
-On peut dire ça.
-Il est superbe, je ne vous ai pas menti…
-Oui, c’est sûr mais pour l’instant, je ne joue aucun rôle. Je sais qu’il existe mais lui n’a pas la moindre idée de mon existence.
Il n’a pas paru tellement perplexe.
-Que diriez-vous d’un verre de vin ? Il y a d’excellents crus, ici. Je peux vous suggérer un Bourgogne ?
-Oui, suggérez...
Il a passé commande puis m’a fait le coup des scrupules.
-Ça aurait pu aller plus vite mais en fait, j’ai fait une nouvelle tentative pour convaincre Erik de la fausseté de sa position. Malheureusement, sa nature peut être aussi clémente qu’emportée.
-D’accord et concrètement ?
-Il m’a retourné ma lettre sans l’avoir ouverte. C’est très vexant. Je tentais de ne pas arriver à une extrémité qui….
-Qui me permettrait de le…enfin de le rencontrer. Ah, tout d’un coup, ça ne vous allait plus ? C’est vous qui avez choisi un type comme moi ! Et là, non…

Le serveur a posé devant deux verres à demi empli d’un vin à la teinte brun rouge intrigante. Barney a humé son verre et a fait remuer le liquide qu’il contenait en le faisant bouger. Ça m’a gonflé. Tu crois vraiment que je suis un péquenot, hein ? Très bien, regarde. Tu as raison, vise le péquenot ! J’ai bu d’un seul trait le précieux liquide à vingt dollars le verre et me suis essuyé la bouche du revers de la main. Après quoi, je l’ai fixé. J’ai vu son regard se durcir. Ce qu’il contenait était clair. Si je n’avais pas besoin de quelqu’un dans ton genre, je te balaierai d’un revers de la main mais tu vas m’être utile, alors, je prends patience.