River-cafe

Il m’a commandé un autre verre de vin, histoire de faire grimper l’addition car là, on était désormais à vingt-deux dollars le verre puis, d’un ton très neutre, il a commencé à égrener un calendrier:

-Les Fêtes approchent. Erik est programmé le 25 décembre dans Casse-Noisette. Il n’aime pas ce ballet. Par contre, il aime la neige et le patin à glace. Il va au Rockefeller center. Un des danseurs qu’il aime bien a une dent contre lui et donc, m’informe. Je saurai donc quand il compte patiner et vous en informerai. Ce serait un moyen de le rencontrer. Vous lui parleriez comme ça, d’abord. Il y a un autre plan vu que la neige sera présente ou non. Il aime les expositions un peu marginales, le genre artiste qui ne perce pas vraiment. Il a probablement repéré un lieu et arrêté une date. Vous pourriez visiter la même galerie ou vous trouver dans la même exposition. Vous choisissez l’angle d’attaque. J’aime, je n’aime pas…Une corvée cette expo, je suis là car…

-Le genre peuple ?
C’était sorti tout seul. Barney n’a pu s’empêcher de sourire. Ton sourire à la con d’homme supérieur…Les gens comme toi, on a envie de la leur mettre bien profond. T’en as conscience, quand même ? T’es vraiment le roi des nuls ! Bien sûr, il a lu dans mes pensées. Du coup, j’ai décidé de déguster mon verre et pas de le boire cul sec.
-Erik est quelqu’un de simple à l’origine. Sa famille n’est pas fortunée.
-Ce qui signifie ?
-Mais, je pense être clair…
-D’accord, continuez.
-Il est très bien formé et c’est un danseur d’exception, comme vous l’avez remarqué. Il est très applaudi, ici et il l’a été ailleurs. Pour lui, un homme qui s’intéresse aux arts est digne d’intérêt, quel que soit l’origine de cet homme et son savoir. Il apprécie que quelqu’un soit cultivé mais il comprend qu’on puisse avoir des manques que compensent un sens artistique fort, une sensibilité…En ce sens, vous pouvez faire en sorte qu’il s’intéresse à vous. Vous jouez à être stupide mais vous êtes loin de l’être….
-Merci.
-Vous ne le toucherez que si vous prenez le biais de l’art. Vous vous côtoierez et si vous vous y prenez bien, il vous fera lui-même des propositions claires.
-Si vous le dites…
Il avait décidé de dîner, ce qui signifiait que je dînais aussi. Le serveur nous avait remis les menus. Chaque plat, si modeste fut-il, avait un prix astronomique pour moi. Comment « Erik le simple » s’était-il accommodé d’un snob pareil ?
-Conseillez-moi, monsieur Barney.
-Avec plaisir. Les viandes sont exquises. Prenez le tournedos.
-Je prends le tournedos.
A nouveau, son regard était sur moi. Il n’était pas dur cette fois mais appréciateur. Il m’évaluait et ça collait avec ce qu’il voulait. J’ai attaqué.
-Vous semblez dire que j’aurai bientôt une liaison avec ce danseur mais qui vous dit qu’il n’en a pas déjà une.
-Il n’en a pas.
-De régulière peut-être mais il y a les bars, les cafés…Je ne sais pas. Ça peut être épisodique.
-Il ne vit rien de tel en ce moment.
-Vous le faites suivre ou quoi ?
-Non. Il travaille énormément d’une part et il est très attentif à sa réputation de l’autre. Il est suffisamment intelligent pour ne pas répéter certaines erreurs. Ça pourrait nuire à sa carrière d’être trop dissolu et de le mettre en avant.
-Donc, il n’a aucune vie sexuelle. Un ermite, en somme. C’est dommage…
-N’est-ce pas !
-Je vais devoir lui faire rattraper le temps perdu, c’est bien cela ?
-Oui, je le crois.
Il a passé commande et a repris du vin. Manifestement, il ne m’en offrait plus. T’as raison. Je pourrais devenir grivois…Par exemple, évoquer le costume moulant de ton chéri dans le Spectre la rose…Il a continué sur les angles d’attaque. Ce n’était pas idiot du tout car ce danseur devenait vivant pour moi.