GALERIE ART

 

Une exposition dans le Bronx. Clive doit y repérer Erik et "l'accrocher". C'est sa mission.

Ça y est, j’y étais. Le samedi, je suis parti en avance. Je ne savais pas bien où c’était et Barney, dont je n’avais qu’un numéro professionnel, ne risquerait pas de m’aiguiller…J’ai trouvé plus vite que prévu et j’ai tourné en rond. Il devait d’abord déjeuner. J’ai attendu, l’air de rien devant le restaurant jusqu’au moment où ‘ai pigé qu’il avait changé d’idée. J’ai sorti mon carton d’invitation pour le vernissage (merci, Julian) et je suis entrée dans le hall. Guthrie était un type d’une trentaine d’années, petit, pas beau du tout et plutôt maigre. Il y avait plein de gens autour de lui et je ne suis pas joint au groupe vu que, de toute évidence, Erik n’en faisait pas parti.

J’ai commencé à regarder les œuvres exposées en jetant des regards à droite et à gauche. En bas, je ne l’ai pas vu. Alors, je suis monté à l’étage parce qu’il y avait la suite de l’exposition. Deux pièces en enfilade présentaient les œuvres variées du « maître » et franchement pour moi, tout se ressemblait. Il adorait les magmas, ce type et d’une masse informe sortaient des bras, des jambes, des parapluies, des antennes, des cannes à pêche. Bon, j’exagère quand même mais c’était du niveau. Chaque pièce avait un titre ronflant du type « Apocalypse précoce », « Bonheur éjaculatoire », « Trident mordoré », ou encore « futur divinatoire ». Il n’y avait toujours pas d’Erik à l’étage et je commençais à avoir les nerfs en pelote. Il était peut-être en bas, en fin de compte ; je devais avoir mal regardé. J’essayais de me distraire en inventant pour ces productions bizarres des noms encore plus ridicules que celles qu’elles portaient et j’en étais à « Chorizo intégral » et « Doux maïs futuriste » quand j’ai compris qu’il venait d’arriver dans la même salle que moi. Lui, Erik…

Ne pas le regarder, l’observer discrètement, trouver comment lui parler…

Il s’est approché d’ « Apocalypse précoce » et j’ai fait de même. Il était de taille moyenne et il était à la fois mince et fort. Je le voyais de profil et je retenais mon souffle. Il n’y avait rien de veule chez lui, je sais sentir ça moi, c’était vraiment quelqu’un de beau dans tous les sens du terme. J’étais intimidé et du coup, je ne savais que faire. Lui, il a regardé un moment « la création » du dénommé Arno Guthrie et il poussé un léger soupir ; après quoi, il a changé de statut. Il avait soupiré : ça ne lui plaisait pas. Du coup, le rejoignant pour observer une nouvelle pièce de l’exposition, je l’ai imité, histoire d’attirer son attention et là, devinez quoi, il m’a regardé brièvement. J’ai buté sur son visage ! Ah non, non ! Ce n’était pas possible ! J’ai convoqué mentalement tous les poncifs, toutes les tartes à la crème sur le choc que provoque la beauté, eh bien, ça n’a pas suffi…Cet ovale pur, cette ligne de sourcils légèrement ascendante, ces yeux clairs…C’était invraisemblable ! Quelqu’un comme lui avec quelqu’un comme moi ? Non, mais on était dans un comics ! Vous savez quand quelqu’un s’énerve et devient tout rouge, il y une bulle avec « non, non, non » en caractères géants et des onomatopées pour imiter tout un tas de bruits bizarres ! J’en étais là. Je m’entendais émettre des sons inarticulés. Impossible. Barney marchait sur la tête…Pas quelqu’un de ce calibre, quand même !

Il ne me regardait déjà plus que j’avais son visage ancré en moi. C’est drôle : tout était spiritualisé dans ses traits sauf sa bouche. Une belle bouche enfantine, avec de belles lèvres charnues. Une bouche gourmande comme celle d’un enfant qui mord avec bonheur dans une tartine de confiture. Enfin, avec un regard d’adulte dessalé, on pouvait lui attribuer bien d’autres qualités, à cette bouche généreuse, surtout quand on était gay.