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Clive rencontre enfin Erik, ce jeune homme qu'il doit séduire. Or, le jeune homme est aussi censé qu'émouvant...

Il n’a rien dit sur le moment et j’ai pensé qu’il s’en fichait que j’ai été éclairagiste, mais pas du tout. J’ai vu paraitre sur son visage un léger sourire et il m’a considéré avec intérêt.

-Vous avez éclairé des danseurs ?

-Oui. Ça a été mon travail pendant quelques temps.
-Et maintenant, vous ne le faites plus ?
-Non, non. C’était il y a longtemps : un petit théâtre dans le Manhattan. Il n’a pas tenu ses promesses et chacun s’est perdu en route. Vous voyez, il n’en est pas un qui soit devenu vraiment comédien ou danseur ; et pas un non plus qui ait continué à bosser dans ce domaine. Je vends des polices d’assurance à des entreprises, maintenant.
-C’est bizarre, je ne vous image pas du tout faire ça…
A nouveau, ces yeux clairs…
-Peut-être parce que vous ne vivez pas dans le même monde que moi ; un monde où on doit lâcher ses rêves pour affronter la réalité. Je fais bien mon job. Je suis un as du baratin et je sais emporter des marchés. C’est ça qui compte. Ça me rapporte des primes. Je ne regrette rien. De toute façon, c’était barré.
-Quoi ?
-Une profession de ce type « artistique », si vous voulez.
Il a paru perplexe et il s’est penché vers moi. Je crois que c’était comme ça, juste pour parler mais j’ai eu une bouffée de désir physique plus violente que la première. A rêver que j’avançais les mains pour emprisonner son beau visage et de regarder de plus près cette bouche généreuse avant de l’investir…Évidemment, je n’ai rien fait.
-Moi, je n’aurais jamais pu faire ça, renoncer à ce que je voulais faire dès le départ. Jamais, je ne l’ai envisagé. C’est bizarre, hein ?
-Vous n’en êtes pas arrivé à vendre des vêtements ou…des polices d’assurance, c’est ça ?
-Oui mais je n’ai aucun jugement ; vous ne devez pas vous vous sentir visé.
-Je ne le suis pas. J’adore ce que je fais. Au début, je devais faire des efforts pour m’en persuader, du style réciter un mantra chaque matin. Des polices d’assurances tu vendras toute ta vie et dès le saut du lit tu y penseras …Mais maintenant, je n’en ai plus besoin. Je suis un homme de la classe moyenne et je fais partie du rêve américain, moi-aussi. Appart sympa, famille sympa, prime de fin d’année. Disneyland de temps en temps….
Il a souri mais il n’a pas ri. J’ai enfoncé le clou.
-A quoi n’avez-vous jamais renoncé ?
-A danser.
C’était dit et tout se nouait. Je ferais ce que Barney avait dit. Je coucherais avec lui encore et encore parce que je ne pouvais pas résister à tant de lumière.
-Danser ? Euh, quel style ?
-Je suis danseur classique.
-A New York ?
-Au New York City ballet. Vous y allez de temps à autre ?
-Non. Pourtant, je devrais. En fait, ma fille de quinze ans est encore au lycée mais elle fait de la danse classique depuis des années. Dans le Bronx, là où on habite. C’est sans doute pas une super-école mais elle n’en démord pas. Elle adore vraiment, elle adore. Elle voudrait être prof de danse, un genre comme ça.
Il a paru amusé puis il a fait signe au patron de lui faire l’addition.
-Elle y arrivera sûrement.
Je l’observais et je me demandais ce que je devais faire. Il allait partir et je n’en savais pas assez. En tout cas, je n’arrivais pas à le ferrer.
-Je dois partir, j’ai des rendez-vous. Au plaisir d’un prochain vernissage.
Il avait posé quelques dollars sur la table et il se levait. J’en ai profité pour voir qu’il était mince mais fort et bien découplé. Une fois dehors, il a enfilé son blouson de cuir. Dessous, il portait un jeans avec des bottes d’hiver et de grands pulls superposés. C’était des vêtements de belle tenue mais qui n’étaient pas luxueux. Toutefois, il était discrètement élégant dans la simplicité de sa mise…