LE SOIRRRRRRRRRRR

Séduire comme ça un beau danseur car un amant plaqué est mécontent, ça tente bien Clive qui se définit comme un "Américain de base", mais ça risque fort de compliquer sa vie...

Et puis, il y avait moi. Me subjuguer quand il était sur scène, il l’avait déjà fait, Erik, et là encore, ça fonctionnait totalement. C’était de l’émotion artistique mais pas seulement…
Non, ce qui m’embêtait, c’était comment j’allais faire. Ok, il me percevait comme « éventuel » mais il devait « mordre la poussière » suivant l’expression du Bostonien pète-sec. Fallait que ça le blesse de découvrir un autre visage de moi. Et donc, il fallait qu’un lien se soit créé, même si le motif de nos rencontres était anecdotique au départ. Et le lien, on ferait comment ? Parce qu’à y bien regarder, il n’était pas du genre très abordable, le joli garçon…
Et pour finir, je l’ai eu, mon revers de bâton. La scène, elle n’était pas sombre. Il y avait des gars qui l’éclairaient…C’était bien vrai que je ne regrettais rien ? Est-ce que ça ne m’aurait vraiment pas passionné de cadrer les évolutions de cet Erik aérien, histoire que tout le monde soit émerveillé ? Et le corps de ballet, avec ses entrées et ses sorties, ça aurait pas été génial de le parer de couleurs merveilleuses, au gré des scènes et des directives ? Si, quand même. Qu’est-ce que j’avais foutu !
Tout ça pour dire qu’une période orageuse s’est annoncée et qu’elle a duré quelques semaines. Bon, et puis, ça s’est dénoué.
Lui, le beau danseur, il a appelé ma fille (mais pas moi), histoire de savoir comment elle dansait. Ils se sont vus. Il ne l’a pas ménagée. Réussir à se faire engager par une bonne compagnie de danse, elle le pouvait mais il y avait une condition à remplir : suivre un cours sérieux…Le sien, apparemment ne tenait pas la route. Carolyn, elle avait l’habitude des compliments. Elle en a donc pris pour son grade. En même temps, il ne lui fermait aucune porte. Il lui a donné une liste d’écoles. Moi, j’ai regardé les prix…Bon, c’était loin et c’était cher. Kristin et moi, on s’est regardés, indécis…
On en était à se demander si on allait dépenser tout ça parce que ça allait sérieusement nous grever le budget quand Barney m’a joint au boulot. Il souhaitait me voir dans l’un des bars du Four Seasons. Sans doute s’attendait-il à ce qu’un rendez-vous dans un palace de la cinquante-septième rue, la proximité de Central Park et des beaux quartiers me fassent immédiatement jaillir mon humour réjouissant mais ça n’a pas été le cas. J’ai juste dit que j’étais d’accord.
Je l’ai rejoint dans le bar qu’il avait choisi. Il y avait une vue superbe sur Central Park. Comme entrée en matière, il a dit qu’étant légèrement souffrant, il avait choisi un endroit très proche de chez lui. Il était venu à pied.

 

SOIR SOIR SOIR

J’ai pas bronché. Il a fait mine de ne pas remarquer que je n’avais pas fait beaucoup d’efforts vestimentaires. Je portais un jean, des chaussures de sport et sous une veste marron, un gros pull beige. C’est sûr, par rapport à lui…il fallait reconnaitre qu’il s’habillait superbement et là, je ne parle pas de fric uniquement. Croiser les matières, les imprimés et les couleurs comme ça, franchement, ça dénotait un sacré sens de l’esthétique. En tout cas, ça faisait de lui un personnage fort, une figure…Il en imposait et ceci, malgré son rhume. Car c’était ça son indisposition.

-Qu’est-ce qui vous arrive, Clive ?
-Rien, rien.

-Allez, dites-moi.

-Rien…
-Un coup de blues ? Des hésitations ?
-Rien mais….
-« La barre est trop haute ! » C’est ce que vous venez de murmurer, non ?