POESIE PRE

1 Fragilités.

Le petit Lucas est né en bonne santé. Il l'est resté jusqu'à l'âge de quatre ans mais ensuite, tout s'est altéré. Les parents de l'enfant ne trouvent pas de médecin pour poser un diagnostic sûr. Lucas, lui, pense qu'une nuit, Ah Thor, une figure du Mal, s'est emparé de lui...

Lucas venait de revenir d'une courte promenade. Il était tout rouge et essoufflé. Ses yeux, qui pouvaient être si pétillants, montraient son inquiétude. Bientôt, il serait fiévreux.

-C'était sympa avec Lucky ?

-Oui, on a même couru !

-Un goûter ?

-Non,merci maman. Je suis fatigué. Je vais aller m'allonger.

-Tu veux récupérer, c'est normal !

-Non, en fait, je suis vraiment fatigué.

C'était dit : Lucas était sans cesse malade. Sur ce point, Noémie estimait qu'à la base, tout était faussé. Elle s'était mariée à un homme jeune et en bonne santé qui avait, comme elle, une hygiène de vie stricte. Heureuse en ménage, elle était gaie et spontanée. Il n'y avait vraiment pas de quoi se plaindre ! Jérémie, son époux, était d'une nature tranquille, comme elle. Les heurts de l'enfance et de l'adolescence, ils ne les avaient connus que superficiellement. Pas de violentes disputes parentales, de cris, de coups. Pas de séparation violente. Juste quelques tensions quand il avait fallu s'affirmer et « devenir grands ». Leurs parents respectifs n'avaient pas bronché quand ils s'étaient rencontrés au lycée et brièvement marqué leur désapprobation quand, très tôt, ils avaient fait des projets. Pour Noémie et Vincent, tout était limpide. Ils auraient une relation à long terme, solide et profonde. Ils fonderaient un foyer stable. Et ils l'avaient fait, ce qui avait fait taire toute velléité de critique.

L'argent ? Ils en avaient sans plus mais, étant l'un et l'autre professeurs des écoles, leur situation était stable. Ne pas s'offrir de grands voyages, de beaux hôtels, avoir un train de vie correct sans plus, où était le problème ? L'important, c'était la liberté intérieure, la sécurité.

Tous deux voulaient des enfants et les élèveraient avec sagesse. Dans ce couple, Noémie était la plus entière. Un premier enfant viendrait et tout irait bien. Selon elle, pour bien aborder cette exaltante partie de sa vie, il suffisait de répondre à un certain nombre de critères. La stabilité affective et professionnelle, une bonne santé et un état d'esprit positif faisaient partie de la liste. Or, parmi les leurs, on ne connaissait pas le chômage, tout le monde ou presque ayant choisi l'enseignement ou les professions médicales. On mourait de vieillesse et on était épanoui car les accidents de la route étaient rares. Quant au cancer ou aux maladie dégénérative, on ne pouvait les écarter, c'est sûr, mais ils arrivaient si tard ! Pour ce qui est des descendants, tout était au beau fixe. Cousins et cousines, neveux et nièces : des têtes de classe à la constitution solide ! Aucune ombre au tableau, donc...

Jérémie, plus réaliste, doutait qu'elle eut entièrement raison. La vie ne repose pas sur le libre arbitre, la poursuite du bonheur est difficile. Quelle que soit la tension qui nous anime, on a beau vouloir que tout aille bien, il arrive qu'on essuie des échecs inattendus. Alors cet enfant, peut-être...

Insensible à toute influence, la jeune femme avait vécu une grossesse heureuse. Tenir contre elle cet incroyable petit garçon juste après l'accouchement avait été une des expériences les plus bouleversantes de sa vie, sinon la plus intense. Et puis, après toute cette félicité, il y avait eu cette déconvenue...