PAPIER MOUILLE 1

Dans un hôpital pour enfants malades, Lucas et Nicolas discutent. Poursuivi par Ah Thor, l'esprit du Mal, Lucas est persuadé qu'il peut s'en sortir. Mais pas Nicolas...

Intrigué, Lucas finit par poser des questions. A Nicolas, un garçonnet maigre aux petites lunettes rondes, il demanda :

-Tu n'aimes pas les maths ?

-Si mais à quoi bon étudier ?

-Plus tard, tu seras content d'avoir fait une bonne scolarité !

- « Une bonne scolarité », « plus tard » ! De quelle planète sors-tu ?

A l'évidence, le jeune malade était agacé.

-Je viens de la même que toi, il me semble. Moi-aussi je suis malade mais j'étudie !

-Peut-être que toi tu ne mourras pas bientôt ! Moi, c'est mon cas.

-Qui a dit ça ?

-Les médecins, au bout d'un moment, tu comprends ce qu'ils ne veulent pas te dire, d'accord ?

-Mais peut-être...Enfin, mon cas était différent.

-Tu n'es pas condamné ?

-Je vais vivre mais je ne sais pas comment.

-Mais ça veut dire quoi, ça ?

-J'ai commencé à être malade quand j'avais quatre ans et personne n'a jamais trouvé ni ce que j'avais ni comment me redonner la santé.

-Alors pourquoi on t'a mis là ?

-Parce qu'ils finiront par trouver...

-Ah oui ? Écoute : regarde bien ceux qui viennent en classe. La plupart ont des cancers. L'idée est qu'on trouve comment s'en débarrasser. C'est bien, hein ? Seulement, moi qui suis là depuis un an, je peux te dire que ça non fonctionne pas. Si un malade arrête de venir en cours, crois-moi, ce n'est pas parce que, guéri, il est rentré chez lui ! La famille a reçu un coup de fil et bon, ils ont récupéré le corps...

-Vraiment ?

-Vraiment.

Lucas était bien moins horrifié qu'il l'aurait dû. Son calme et sa curiosité impressionnaient Nicolas.

-Mais ici, c'est immense ! Personne ne sort vivant ?

-Tu me fais rire. Si, bien sûr. Il y a différentes ailes. Certains viennent se remettre d'un accident de voiture. D'autres viennent faire des stages car ils ont une maladie chronique. D'autres encore sont là pour subir une opération. Ceux-là, qu'ils soient en très bon état ou non, ils retournent chez eux.

-Et les enfants, eux, ne rentrent pas alors ?

-Je ne veux pas t'inquiéter mais moi, tu sais, j'observe...Eh bien, je peux te dire qu'on est pas dans la bonne partie de l'hôpital. On t'a mis là car on ne sait plus trop quoi faire. Personne ne dit cela, bien sûr mais c'est très clair.

Peinture-3-ecole-perceval-500x376

-Où étais-tu avant ?

-Dans un autre hôpital et encore avant dans un autre. J'ai atterri là...

-Et les autres ?

-En gros, nos histoires se ressemblent beaucoup. On a cru pouvoir les soigner à la maison et puis non. On nous a trimballés et on a atterri ici. Dernier arrêt, tout le monde descend. On dit aux parents de garder espoir mais tu sais...

Justement non, Lucas ne savait pas.

Son histoire était différente. Rien ne lui semblait inéluctable. La difficulté venait de l'impossibilité qu'il avait de parler pour étayer ses certitudes. Peut-être que pour Nicolas et les autres la mort était inéluctable car la maladie identifiée. La médecine avouait ses limites et les enfants étaient là pour être accompagnés jusqu'à leur dernière demeure, quelle qu'elle soit. Mais pour lui, il n'en allait pas de même.

Le trouvant trop silencieux, Nicolas réagit.

-Tu sais ce que diraient les adultes s'ils m'entendaient ?

-Quels adultes ? Les soignants ?

-Non, je pense aux parents, à la famille.

-Que diraient-ils ?

-Que je parle au-dessus de mon âge ! Mais c'est ainsi qu'on s'exprime, nous, les petits prisonniers de cette aile du bâtiment. On ne souffre pas trop physiquement car on est bourré de médicaments. Et puis, comme tu as dû le remarquer, les infirmières sont vraiment gentilles et les profs aussi. Quand tu as un coup de blues, ils sont là...Mais quand même ! Ça complique la vie avec tes parents, tes frères et sœurs. Ils essaient quand même de venir te voir, même si c'est loin et ils prennent un air content. Au fond d'eux, ils savent qu'un de ces jours, on leur dira que ces visites-là, c'est fini. Ils souffrent pour toi et toi pour eux. Comme ce qui t'arrive, c'est dérangeant, tu te retrouves presque à les consoler ! Étrange, non ? D'autant que quand tout est fini, eux, ils sont inconsolables.