PAUL KLEE

Dans un hôpital pour enfants, deux jeunes garçons parlent. La maladie débouche-t'elle inéluctablement sur la mort

Lucas était tenaillé entre son impossibilité de parler et son désir d'apaiser la violente inquiétude de son interlocuteur. Il ne put s'empêcher d'être spontané.

-Mais pourquoi est-ce que ça devrait être fini ?

Cette fois, Nicolas fut hors de lui. Il manqua s'étouffer.

-Euh, pardon ? Tu as des super pouvoirs ? Tu peux inverser le processus ?

Lucas, de nouveau, tenta de prendre sur lui, mais il n'y parvint pas. Il se jeta à l'eau, lâchant des bribes de ce qu'il retenait en lui depuis des années.

-Ce n'est pas un processus...Non...Il y a un esprit du mal qui s'est approché de toi. Tu en es le prisonnier...

Un ricanement lui répondit. Il n'en tint pas compte.

-Tu ne dois pas attendre la mort ainsi, Nicolas. Rien n'est écrit.

Nouveau ricanement. L'entretien tournait cours.

Lucas continua d'étudier mais Nicolas se mit à l'éviter. En classe, sans faire l'objet de remarques déplaisantes, il était un peu à part. Ses réussites scolaires étonnaient sans doute car bon nombre d'élèves oscillaient entre bons et mauvais résultats à cause de leur état de santé. En outre, on se posait des questions sur son état. Il était certes maigre et pâle mais on lui faisait faire peu d'examen. Sa médication était stable. Il ne semblait jamais aller plus mal. D'où cela venait-il ? Les enfants n'obtenaient aucune réponse des adultes quand ils osaient poser des questions. Décidément, ce Lucas était à part. Si on l'avait mis là, c'est qu'il était inguérissable. Mais de quoi était-il malade ? A priori , si on s'appuyait sur les rumeurs qui couraient, de rien...

Tout cela venait de Ha Thor, il le savait.

L'été de ses quatre ans, il avait fait très chaud. Les journées torrides étaient suivies de nuits où la température restait élevée. On ne fermait pas les volets la nuit et la chambre de Lucas n'échappait pas à cette règle. Vivant dans un hameau, près de la Ferté Bernard, l'enfant aimait voir de son lit le ciel étoilé qui surplombait la campagne environnante. Il s'endormait paisiblement.

Une nuit, un bruit le réveilla. On aurait qu'une chaise tomber alors qu'il n'y avait aucun souffle de vent dans la chambre. Lucas se redressa dans son lit et il lui sembla que l'espace de la fenêtre était entièrement occupée par une forme noire, pattue et griffue. Paralysé par la peur, il vit s'avancer vers lui une ombre menaçante. Elle avait des bras et des jambes et un visage informe dans lequel brillaient deux yeux jaunes semblables à ceux des chats. Quand elle fut prêt de son lit, l'ombre se pencha et ouvrit une bouche immense et dépourvue de dents. Il en sortit un souffle dense, semblable à un brouillard. Celui-ci devint aussi fin qu'une cordelette et comme l'enfant ouvrait malgré lui la bouche, elle s'y introduit et se glissa dans le tube digestif. Lucas eut le sentiment que cette « chose » n'en finirait jamais de s'installer en lui et quand enfin, il put fermer la bouche, il constata qu'il avait désormais un ventre très bombé. Il souffrait de la gorge mais ne parvenait pas à parler.

L'ombre parut diminuer de volume. Elle se glissa vers la fenêtre et disparut sans obturer la vue. Le ciel étoilé parut partiellement d'abord puis totalement. Le petit garçon, terrorisé, ne fit aucun mouvement jusqu'à l'aube et quand celle-ci parut, il constata que tout était en désordre dans sa chambre. Il dut non seulement redresser la chaise tombée mais remettre toutes ses affaires sur les étagères et dans les tiroirs. Il plaça ses jouets dans l'ordre où sa mère les avait placés et ses livres d'enfants dans un coffre auprès de son lit. Tout était comme avant mais il craignit des allusions aux bruits qui s'étaient produits dans sa chambre. A l'arrivée de ses parents, qui aimaient venir l'embrasser à son réveil, il comprit qu'aucun des deux n'avait entendu quoi que ce soit. Il fut rassuré.