2

Lucas, lui, était dans une posture différente. La maladie étrange qui l'accablait l'avait familiarisé avec le surnaturel et les jeux de hasard. S'enfuir avec un inconnu à tête d'ange lui plaisait autant que d'ignorer l'itinéraire à suivre. Et puis, n'étant jamais sorti de France, se déplacer dans un pays nouveau le ravissait. Au milieu d'eux, Stefano, qui parlait un français approximatif, se posait comme leur guide.

Il parut assez vite que les deux enfants ne se trompaient pas. Ils étaient entre de bonnes mains. Le jeune italien se révélant aussi pragmatique que de bonne composition, il conduisait vite mais sûrement. La petite Fiat noire filait bon train sur l'autoroute. Bercés par les kilomètres, les deux enfants s'endormirent. Au bout de quatre heures de route, on s'arrêta dans une maison, à la sortie d'un village. On était déjà en Italie.

-On parle italien, ici ?

-Oui.

-Où on est ?

-Dans le nord...

-Oui, mais ça s'appelle comment ?

-On est à la campagne...

-Il y a Milan pas loin ?

-Tu es savant, Lucas mais non.

-Dis-nous le nom du village...

-Luciola.

-C'est vraiment ce nom-là ?

-C'est le nom de la maison. Casa Luciola.

A l'évidence, ils restaient dans le vague, Stefano se voulant évasif. Ne leur laissant pas le loisir d'admirer le paysage, il les fit entrer dans une villa de plein pied aux volets fermés. Bien que vide, la maison ne sentait pas le renfermé. Elle était joliment décorée et pleine d'objets familiers. A en juger par les fruits qui emplissaient une corbeille, un reste de pain frais dans une panière, des magazines posés ça et là et quelques vêtements jetés négligemment sur un fauteuil ou un canapé, elle était occupée. On venait même d'en sortir. Les deux enfants, très intrigués, découvrirent trois chambres d'adolescents avec ordinateur et lecteur de DVD. Ils comptaient s'ébrouer dans l'une des salles de bain et se mettre à jouer tant ils étaient alléchés par les jeux vidéo qui trônaient en abondance dans la maison, mais le jeune italien se montra directif. Il cuisina un délicieux plat de pâtes et les fit manger avant de leur attribuer une des chambres. Les enfants découvrirent qu'elle avait été vidée de tout moyen de communication. Ils ne pourraient ni regarder la télévision ni téléphoner. Ne s'en offusquant pas, ils se douchèrent et lézardèrent. Au bout de quelques heures, le jeune homme les fit revenir dans le salon principal. Il avait installé sur une table tout un matériel de coiffure et de maquillage et sur un fauteuil de nombreux vêtements. Il allait transformer ses deux protégés !

Il teignit en blond les cheveux de Lucas qui, de tout temps à jamais, était brun et bouclé. Il lui donna de nouveaux vêtements, bien plus joyeux et décontractés que les précédents. Vêtu d'un short informe rouge et d'un t shirt blanc orné de formes géométriques multicolores, le jeune garçon était difficilement reconnaissable d'autant que l'Italien, le faisant asseoir, lui dit de pencher la tête en arrière. Utilisant de la poudre et un crayon à sourcil, il lui fabriqua un teint hâlé et d'épais sourcils brun clair. Il lui donna d'énormes baskets et orna ses poignets de divers bracelets en corde ou en cuir. Enfin, il fixa à son oreille droite une boucle d'oreille. En se regardant dans un miroir, Lucas poussa un cri. Était-ce lui ?