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A Naples où ils se réfugient, Lucas et Nicolas, deux enfants en fuite, font la connaissance d'une italienne, Caterina Signorella...

Grande, mince, assez belle, Caterina Signorella était médecin. Elle était brune et avait les yeux dorés. Son phrasé, lent et distingué, contrastait avec le débit rapide du jeune italien, le premier guide. Elle était napolitaine d'origine et son érudition, contrairement à celle de l'ange italien qui avait pris les deux garçons en charge, n'avait rien de factice. De Naples, elle savait beaucoup.

Ils commencèrent par marcher, comme Lucas l'avait fait précédemment mais cette fois, il n'était que deux. Naples restait pour lui une ville étonnante par sa beauté et sa vitalité. Il avait grandi dans une petite ville grise aux longs hivers et s’émerveillait des couleurs de la ville et l'omniprésence du soleil. La maladie l'ayant souvent contraint à mener une vie sédentaire, il s’étonnait des bateaux qui entraient et sortaient du port, que ce soit pour emmener les passagers dans les îles proches ou les conduire vers des destinations plus lointaines. Ainsi, le monde était vaste et il pouvait être parcouru. C'était là une belle nouvelle, d'autant plus précieuse que la présence du volcan, à Naples, rendait toute existence humaine plus précieuse...

Signorella ne reprit pas la visite là où Stefano l'avait laissé. Elle changea les axes. Ils alternèrent les errances dans les marchés où ils achetaient de quoi pique-niquer et les visites d'église ou de maisons de maître. Toutes n'étaient pas dans les guides et beaucoup signalées comme immuablement fermées au public ou encore ouvertes à des horaires si changeants que nul ne parvenait à les voir. Avec elle, rien de cela n'advenait. Ils découvraient des villas entières, fleurant bon le siècle précédent, des maisons-musées où s'étalaient des meubles magnifiques et où les armoires étaient encore pleines de vêtements. Dans les rues, elle lui montrait d'étranges crèches sous verre et de curieuses statues de la Madone veillant sur les carrefours et les habitations environnantes. Lucas était bien jeune pour saisir toute l’ambiguïté de cette ville où le paganisme et l'amour des délices terrestres le disputaient au catholicisme et à ses dogmes mais ce bouillonnement qui rendait Naples unique, il le saisissait. Qui des dieux du panthéon romain ou du Christ en croix l'emporterait ? C'était difficile à pronostiquer et surtout le vainqueur n'était jamais le même.

On pourra s'étonner qu'un enfant si jeune se plaise dans des églises aussi monumentales que celle de San Gennaro ou du Gesu Nuovo ou encore qu'il aime follement la chapelle Sansevero ! Mais il allait ainsi de Lucas car il trouvait dans ces lieux une célébration de la vie après la mort qui l'emportait. Il en aimait l'aspect théâtral et la grandeur et jamais il ne plaignait, questionnant sans cesse son élégante hôtesse napolitaine.

Il ne lui parut pas déplacé non plus de se rendre avec elle au cimetière de Poggioreale où il découvrit d'abord des marchandes de fleurs. Avec Signorella, il déambula longuement entre les tombes avant d'aller sous terre. Il est vrai que, dans ce cimetière, certains caveaux étaient aussi vastes que des immeubles de plusieurs étages. Il n'était donc pas surprenant qu'ils contiennent des salles souterraines voûtées dans lesquelles s'entassaient des crânes et des ossements. La plupart d'entre eux étaient encastrés dans les murs mais d'autres figuraient dans des sortes de boites. A première vue, l'ensemble était insolite que macabre mais l'enfant se dégagea vite de tout jugement négatif. La ville était immense et n'avait cessé de croître. Elle existait aussi dans l'antiquité. Aussi la mort y faisait-elle partie du quotidien des gens à cause du volcan certes mais aussi à cause de la multiplicité des invasions, des guerres et des conquérants qui, pour asseoir leur pouvoir, réglaient leurs comptes à leurs ennemis. Toute vie était précieuse et toute mort honorable. C'est ce que disait ce grand cimetière très fréquenté. Que l'on soit enterré « en haut » dans un beau cercueil et à une belle place ou que l'on soit « en bas » avec d'autres inconnus, réduit à la simple expression de son squelette, on avait le droit d'être en paix, heureux pour l'éternité et vénéré. Aussi Lucas s'y sentait-il heureux...