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Dans le labyrinthe où il est enfermé depuis des années, Lucas pense à ses parents dont il a été brutalement séparés. Leur complexité lui apparaît soudain...

A peine eut-il pensé ainsi que tout se volatilisa. Il eut beau scruté sur le mur ses maladroits dessins, il ne comprit plus rien. Un serveur italien en Savoie, dans un village ? Non, il ne voyait pas. Une femme qui avait un cabinet médical à Naples ? Elle se serait occupée de lui ? Il n'y avait aucune raison qu'elle ait fait cela. Un golden retriever qui parlait la langue des hommes ? Quel imbécile il fallait être pour croire cela ou quel naïf ? Et quant à ce monstre qui aurait habité en lui ? Balivernes.

Bientôt, il ne sut même plus qu'il les avait connus. Il n'y avait pas eu de fuite, de planques, de villa Ada, de salle aux visions et encore moins de séjour à Naples. Quant à un esprit du Bien qui se serait heurté à un esprit du Mal ? Non. Jamais de la vie.

Les seuls qu'il reconnaissait encore était ses parents et à leur sujet, sa honte persistait. Il les voyait comme jamais il ne les avait vus et en restait confondu .

Ils n'avaient guère que dix-huit ans, passaient le bac et déjà étaient émus l'un par l'autre. Plus tard, ils faisaient les mêmes études et projetaient de se marier. Ils étaient si jeunes et si amoureux l'un de l'autre qu'il fut ému de leurs rêves de jeune couple. Il les revit attentifs à lui les quatre premières années de sa vie, celles où, en pleine santé, il semblait précoce. Puis il prit de plein fouet leur affolement quand la maladie s'était installée. Il mesura leurs efforts patients pour ne rien lâcher et le soutenir. Il se souvenait bien sûr de tous les efforts qu'ils avaient entrepris mais il ignorait que sa mère avait vu tour à tour un psychologue, une cartomancienne et un prêtre susceptible de désenvoûter leur maison ! Voilà qui nuançait son image de femme rationnelle !

Quant à son père, il était surprenant de voir que son apparence optimiste, il avait plus encore que la mère, dérivé, buvant en cachette et ayant une liaison !

Sur le mur, il vit les pauvres dessins qu'il avait fait se muer en images et il eut une vision claire de ce qu'étaient ses parents au moment de sa disparition. Il reconnaissait bien leurs traits et se sentit plein d'amour pour eux. Son raisonnement aurait été qu 'il était bien puni pour sa sottise et qu'il était normal qu'il expie si de nouvelles images n'avaient remplacé les premières. Ses parents là, il ne les avait jamais vus sous cette forme. Perdant sa régularité, le temps se déformait. Il faisait une avancée...

Sa mère avait désormais quatre ans de plus. Elle n'était après tout qu'une femme de trente-huit ans mais elle paraissait plus âgée. Sans maquillage, les cheveux courts et sans après, vêtu d'un pull informe et d'un vieux pantalon, elle n'était pas à son avantage. Par opposition, son père, qui avait toujours eu un physique plus avenant sans être beau, paraissait très soucieux de son apparence. Assis l'un à côté de l'autre, ils offraient un contraste saisissant, elle toute avachie et lui encore très robuste. La conversation qu'ils avaient et dont Lucas se trouvait le témoin involontaire renforçait le malaise. Jamais, ils ne lui avaient paru désunis même si leurs traits de personnalité étaient différents par bien des points. A les entendre cependant, ils parlaient encore la même langue mais les difficultés qu'ils avaient à se comprendre allaient devenir infranchissables.

-Tu aimais pourtant l'idée de la Bretagne, Noémie...

-Oui, je sais...

-Et nous avons eu ce poste double dans le Finistère.

-C'est sûr.

-Et tu n'es plus d'accord...

-Je sais que ça te semble incompréhensible, Vincent, mais c'est ainsi. J'ai cru qu'il fallait s'écarter de la Ferté Bernard parce qu'il était impossible là-bas de ne pas attendre Lucas. Tu vois bien, je ne changeais rien à sa chambre, je surveillais le téléphone...Il me suffisait de tomber sur un de ses vêtements ou un de ses jouets ou encore de regarder son chien pour sentir que j'allais devenir folle. J'ai voulu partir, c'est vrai, j'ai même insisté. Mais Brest, en fin de compte, ça ne me plaît pas trop.

-Et comment on fait ?

-Ah mais toi, ça te plaît.

-La proximité de la mer me plaît, oui.

-Et c'est tout ?

-Écoute, Noémie, ce n'était pas facile, c'est sûr mais moi, je ne souhaitais pas vraiment partir. C'était dur à vivre, c'est vrai. Il fallait affronter le regard des collègues, celui des gens de nos deux familles, les remarques pas toujours adroites, les mises en garde et les propos bébêtes sur le fait que tout finirait par s'arranger...Mais on était ancrés là et lui-aussi. Il lui était arrivé quelque chose de terrible mais s'il était vivant quelque part, s'il se raccrochait à son passé, c'est cette maison qu'il reverrait, le jardin, la campagne, ses animaux...Il ne pourrait nous imaginer ailleurs que dans ces lieux...Alors vendre la maison, c'était une grande responsabilité...

-Mais quoi ! Qu'est-ce qu'il te faut ? Combien de fausses promesses nous a t'on faite ? La police ne trouvait rien, toutes les pistes étaient fausses. En Savoie, ils ont interrogé un type de trente ans déjà déglingué. Il a avoué et s'est rétracté et de toute façon, il était bon pour l'hôpital psychiatrique. En Italie, il y bien eu un signalement et ça a donné quoi ? Depuis deux ans et demi, il n'y a plus rien, rien. Lucas, il a rejoint cette cohorte d'enfants dont les photos peuplent les commissariats. Il y a des années qu'on les cherche sans jamais les trouver. Ceux qui auraient pu être de quelques utilités pour l'enquête se sont évanouis dans la nature et l'indifférence a remplacé l'indignation ! Tu crois vraiment qu'on le recherche encore avec sérieux ? Moi, je n'y crois plus. Ces gamins dont je parlais, ils avaient cinq, sept ou neuf ans et ils ont ont entre cinq et dix de plus. Tout porte à croire qu'ils sont morts mais on n'a trouvé les corps alors, ils sont vivants...Seulement, ils sont méconnaissables. Lucas avait onze et demi, il a maintenant quatorze ans. Nous on sait encore quel enfant il était mais lui ? Sommes-nous ses parents ?

-Bien sûr que oui.

-Ou bien sûr que non. Pour l'état civil, c'est clair mais sinon ?

-Ta logique est fausse. Nous l'aimions, il nous aimait et si nous le retrouvions, il en irait de même.