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A onze ans, Lucas a mystérieusement échappé à sa famille et pour ses parents, il est mort. Enfermé dans un labyrinthe, le jeune garçon a une vision d'eux...

-Mais il est mort ! Il est mort ! Le cinglé qui l'a enlevé l'a tué quelque part en Savoie et si ce n'est pas le cas, il est mort de froid dans la neige ou de faim quelque part en Italie où on l'a laissé seul dans une maison fermée à double tour ! Si tant est que ce soit pas un de ces scénarios, tu t'attends à quoi ?

-Mais je ne sais pas ! Il est peut-être amnésique quelque part. On a mis la main sur lui il y a peu de temps et le lien n'a pas encore été fait avec nous, avec cette affaire.

-Ah oui ! Le cas du petit Forestier ! Un gentil gamin sacrément patraque qu'on avait envoyé se refaire une santé en Savoie parce qu'on ne voyait plus ce qu'on pouvait pour lui dans les parages...

-On a subi une énorme pression : les médecins, les psychiatres, nos familles, nos amis. Et n'oublie pas qu'il allait mieux !

-Oui, mais on l'a enlevé. C'était peut-être pour sa peau comme dans « Le Silence des agneaux » ! Si c'est le cas, le butin était maigre...

-C'est insupportable !

-Vertueux Vincent !

-Oui, vertueux.

-Alors, que feras-tu ?

-Je vais retourner dans cette région où nous l'avons élevé. Du reste, tu le sais. J'ai demandé ma mutation et l'ai obtenue.

-Et tu l'attendras !

-Je l'attendrai toujours.

-Méfie-toi, tu peux y passer quinze ans ! Et pour rien. Moi, je reste ici. Je ne voulais pas une vie comme ça. Pour moi, le bonheur était écrit, du et je ne vois pas comment il aurait pu en être autrement. Je me suis trompée, voilà. Ce gamin tout le temps malade, c'était une croix à porter sauf que n'étant pas croyante, les croix, moi, ça me donne la nausée. Tu vas partir, je vais rester et c'est comme ça.

-Nous sommes encore un couple solide.

-Tu sais bien que non.

-Tu veux divorcer ?

-Tu le sais bien.

-Et tu penses que ce sera mieux ?

-Oui.Tout s'est effondré. On avait cette maison et cette vie qui nous remplissait d'aise. Lucas a disparu et tout nous a été enlevés. Il y a eu des décès prématurés dans nos deux familles et de lui, il ne nous est rien resté. Même ce chien qu'il adorait, ce Lucky si gentil, a disparu un beau matin. On s'aimait. On ne s'aime plus. On avait tout. On n'a plus rien.

-Je vais partir. Tu réfléchiras.

-Ah, toujours ta patience !

-Je suis terre à terre aussi...

-Tout a été défait.

Elle avait une voix sèche et catégorique. Elle se séparerait de son mari. Lucas en avait la certitude maintenant alors même que les années où leurs rapports se désagrégeraient ne s'étaient pas encore écoulées.

Être l'involontaire témoin de cette terrible discussion plongea Lucas dans un grand désarroi. Il chercha à se raccrocher à ses naïfs dessins qui témoignaient d'une unité perdue mais il les trouva maladroits et s'en voulut d'être si mauvais dessinateur. Et puis, l'unité...

Peu de temps s'écoula avant qu'il ne ressente une immense fatigue. Il aimait l'alvéole où il dormait depuis quelques temps et il s'y allongea, le cœur lourd. A l'habitude, en prisonnier dont la peine est interminable, il savait se réveiller quelques heures plus tard. Cette fois, il souhaita ne pas le faire. Si seulement ce sommeil pouvait être éternel et le conduire à la mort ! Il ne sortirait jamais d'ici, il en avait la certitude. Alors, mieux valait en finir.

Il ferma les yeux et se tourna contre la paroi rocheuse. Il ignorait que son vœu ne serait pas exaucé...

Quarante-huit mois plus tard, jour pour jour, il reprit conscience. Peu à peu, il redécouvrit l'univers sous terrain dans lequel il avait déambulé en vain. Pendant des années, il avait été hors de lui-même, aussi vide qu'une sculpture sur un tombeau. Sa mémoire lui étant rendue, il retrouvait son histoire proche. Se levant, il s'approcha de la paroi rocheuse et revit ses dessins. Il n'était plus question désormais de les trouver naïfs. Il les avait faits avec cœur ! Dans le même temps où il suivait des yeux les contours des silhouettes parentales, la conversation qu'il avait entendue lui revint en mémoire. Ainsi, ce mariage était condamné. Ce n'était plus qu'une question de temps...

Il était triste, bien sûr, mais marqué surtout du sentiment de sa différence !

J'avais onze ans et demi quand je suis parti...Et j'ai plus de quinze ans maintenant ! Est-ce possible ?

 Bien que n'ayant aucun moyen de contrôler son apparence physique, il sut, en palpant son corps, qu'il avait changé. Il avait beaucoup grandi, avait une musculature d'adolescent et des traits qui commençaient à échapper à l'enfance.