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Lucas, jeune homme plein de questions, se rend en Grèce du nord, dans la région des Météores pour y chercher des réponses concrètes. Il sent que tout peut arriver dans l'un des monastères...

 «Je grimpe à nouveau vers Aghia Triada, la Sainte Trinité. La cour est déserte. Je pousse la porte d'une pièce spacieuse qui doit être le xénôn. Personne. La porte de l'église est ouverte, elle aussi. Une veilleuse brille devant l'iconostase. Personne. Nul n'habite plus ce monastère, ouvert à tous les vents. Je sors sur la terrasse et regarde le soleil qui gagne l'horizon. D'ici, on saisit mieux tout à l'entour le travail inouï des siècles et des eaux. Rochers arrondis, bosselés, craquelés par endroits de gerçures comme de gros pachydermes broutant les abysses de la terre. Il émane de ce paysage une sorte de douceur tranquille, ce grand calme qui suit les cataclysmes apaisés... »

 Le livre s'appelait « L'Eté grec «  et il en avait oublié l'auteur. Le signe était clair même s'il était le seul à le reconnaître. Si tant que Moé Yonhe pût être quelque part, c'était là qu'il fallait se rendre. Il agit aussi vite qu'il put, se trouvant un remplaçant épisodique et achetant billets d'avion et de train. Il devait agir seul, se basant uniquement sur les services d'un guide local. Dès qu'il eut rencontré celui-ci, il négocia avec lui de dormir chez l'habitant, dans un endroit qui ne fut pas déjà envahi de touristes. On était au milieu du mois de septembre mais il y avait encore beaucoup trop de monde et de bruit. Yanis était le guide qu'il lui fallait. Il était jeune mais posé, d'un sérieux qui confinait parfois à la gravité. Louis-Lucas sentait qu'il pouvait se reposer sur ce garçon qui était l'aîné d'une grande fratrie et avait des popes dans sa famille. Il ne pratiquait, en ce qui le concernait, aucune religion mais dès l'origine, il avait été confronté à des situations si particulières qu'une vie toute matérialiste n'aurait pu lui suffire.

L'idée n'était pas de faire une excursion d'une journée, ce qui était l'habitude, mais de convaincre ce jeune guide consciencieux d'oublier son client dans les hauteurs...C'était une folie ! Yanis n'accepterait pas, bien sûr, trop soucieux de sa réputation. Il n'y avait qu'une seule solution, celle d'être deux personnes distinctes. Louis reviendrait et Lucas resterait. Tout se ferait de telle façon que le guide n'y verrait que du feu...

En dix ans, après la sortie de cet enfer à l'étrange configuration, le jeune homme avait beaucoup appris. Changer de monde, changer d'identité, c'était possible. Tout était question d'aptitudes mais lui les avait.

Ils partirent un matin car la distance était grande et l'heure meilleure. Le jeune Grec était un bon marcheur et un guide avisé. Il parlait un français clair et avait, bien que sa carrière n'eut pas débuté depuis longtemps, compris qu'il fallait ruser avec le touriste. Il adorait les Météores était un chrétien orthodoxe pratiquant et érudit. Seulement s'acharner à cultiver un vacancier qui cherchait le plus souvent l'exotisme et le soleil, était en général voué à l'échec. Il livrait donc bon nombre d'informations à ceux qu'ils guidaient mais s'interrompait souvent pour plaisanter ou chanter. On lui reconnaissait du savoir mais on appréciait ses blagues et son à-propos qui l'empêchaient de devenir sentencieux. Soucieux de son image, il jouait donc au gai luron. Il se comporta ainsi avec ce Français qui voulait voir ce site unique mais l'aplomb et le sérieux de celui-ci l'impressionnèrent.

-Tu en sais beaucoup sur la religion orthodoxe et les Météores !

-J'ai lu avant de partir.

-Tu as si bien lu que moi, qui suis ton guide, je ne sais quel est mon rôle !

-Mais si, voyons !

-Il a fallu dix-huit ans pour construire ce monastère. C'est un moine nommé Dométios qui a supervisé son édification...Tu sais, au départ, il n'y avait que des ermites qui vivaient dans des grottes dans cette région des Météores. On les signale dès le dixième siècle et il a fallu attendre le quatorzième pour voir édifier un premier monastère. Il en a été construit vingt-deux entre le quatorzième et le seizième siècle. Il n'y avait même pas d'escalier au départ mais des échelles, des cordes et un système de filets. Tu imagines ! Peu à peu, la vie est devenue difficile et au dix-huitième siècle, on s'est aperçu que beaucoup de monastères désertés étaient tombés en ruines. Les escaliers sont un ajout tardif , tu peux me croire ! Avec Aghia Triada, tu n'as pas choisi la facilité ! Comme ça, à première vue, il semble inaccessible. Pour y accéder, on va devoir prendre un escalier circulaire de cent quarante marches !

-Eh bien, je suis jeune !

-Tu iras voir les autres monastères ensuite ! Celui-là t'aura émerveillé !