NOEMIE 1

Louis et Satsuko ont une grande maison dans l'île de Wight et ils font chambre d'hôtes. Ils finissent par y accueillir Noémie, une femme meurtrie mais courageuse qui n'est autre que la vraie mère de Louis. Compte-tenu de l'étrange histoire de celui-ci, dire la vérité est difficile...

-J'étais marié et j'avais un fils qui, très tôt, a eu des problèmes de santé. Les médecins se contredisaient et au fond, ne savaient ce qu'il avait. Il a commencé à se reprendre et nous avons eu de l'espoir mais la maladie l'a rattrapé. Nous n'avions jamais voulu qu'il s'éloigne de nous mais les médecins ont été farouches : ils devaient aller en Savoie où il serait scolarisé dans une structure hospitalière. Là, tout serait mis en œuvre pour qu'enfin il guérisse. Nous avons dû céder et il est parti. La seule fois où nous l'avons vu là-bas, il allait bien. C'était un enfant intelligent, il était très capable. Bonne mémoire, esprit vif et curieux, rapidité...Nous avons été ravis de savoir que bientôt il reviendrait...Mais ça n'a pas été le cas. Vous savez, j'étais une personne sûre d'elle-même. Je pensais que les cinglés qui enlèvent les enfants, ça avait une certaine réalité puisqu'on voyait leurs photos dans les commissariats de police mais jamais je ne me suis dit que ça pouvait me concerner. Et mon mari non plus. On a une tort. Notre Lucas, un cinglé l'a attiré hors de l'hôpital et on ne l'a plus jamais revu...

-Comment cela, il a disparu si vite ?

-Mais oui !

-Il y a eu une enquête de police ?

-Interminable. On a espéré comme des fous et on nous a fait miroiter qu'on nous le rendrait. Tu ne peux pas savoir à quel point on s'accroche à tout dans ces cas-là. Ce n'était qu'un petit garçon de onze ans ! On a eu droit à tout : les portraits robots qu'on modifiait, les pistes présumées vraies qui étaient fausses, les hurluberlus qui contactaient la police pour nous donner un signalement ne correspondant à rien. Au bout du compte, quatre ans ont passé et on a e tellement mal l'un et l'autre qu'on s'est heurtés. On ne disputait pas mais on s'est mis à le faire et à ce rythme là, l'amour est parti.

-Vous avez divorcé ?

-Oui. Je pensais que c'était ce qui restait à faire parce ce que pour moi, cet enfant était mort. Il n'avait aucune chance de s'en sortir et d'ailleurs, s'il est vrai qu'il a été retenu prisonnier des années durant par un malade mental, comment aurait-il pu faire ? Et puis, il y avait autre chose. Les médecins de l'hôpital étaient de vrais faux-culs. Il était soit-disant sorti d'affaire, mon Lucas mais en fait, des années après, j'ai su que rien n'était moins évident...Donc, il était perdu quoi qu'il en soit.

-De cela vous êtes sûre ?

-Mais oui ! Et justement, ce qui était terrible c'était d'avoir tenté de les attaquer en justice pour sa disparition. A ce qu'on a compris, il n'y avait rien à faire. On ne s'attaque pas à une institution pareille...Et quand on sait qu'il était condamné de toute façon...

-Et qu'est-ce que vous avez fait ?

-J'ai vécu en Bretagne et ai traversé une première dépression. Et puis, je suis partie dans le nord de la France parce que j'avais rencontré un type par annonce. Je me suis remariée et très vite j'ai compris que je faisais erreur. Vous savez, c'est comme si je m'étais adressée à un de ces types qui, justement, est capable d'agresser un gamin et de l'enlever. Je n'aurais jamais cru ça de moi. Au départ, j'étais une fille très saine, j'avais beaucoup d'aplomb. J'allais épouser quelqu'un de sain, avoir deux enfants. On enseignerait dans la même école mon mari et moi et nos enfants seraient de bons élèves. Vous voyez combien on peut être déçu et malmené parfois...Moi qui voulais une famille Forestier bien soudée et heureuse ! J'ai dû reprendre mon nom de jeune fille, Maubuisson...

-Que s'est-il passé avec votre second mari ?  

FEMME MARQUEE

-Il a montré soudain soudain son vrai visage et à commençé à me frapper. C'était intolérable. Je suis partie de chez lui. Heureusement, j'ai une certaine force de conviction et j'ai réussi à obtenir de l'aide. C'était un homme qui n'en était pas à ses premières violences et les services sociaux ont bien fait leur travail. Seulement après, je me sentie très mal. Mes deux histoires se réalignaient et je voyais bien que je n'avais rencontré que l'échec. Je suis tombée bien plus malade que la première fois peut-être par ça faisait trop de deuils...

Elle était exténuée mais, il le sentait, aucune des terribles épreuves qu'elle avait traversé ne l'avait brisée totalement...Il faudrait de la patience pour l'attirer ici, près de lui. Dans l'étrange logique qui était la sienne, Louis-Lucas allait vite. Il lui fallut un peu de temps pour séparer le vrai du faux, les solutions bancales des réalisations possibles et en cela, il vit combien les paroles du père Laskill, alias Honey, alias Moe Yohne, lui étaient profitables. Il était peu probable que, dans son état, elle puisse enseigner de nouveau et moins crédible encore qu'elle veuille rester dans le nord. Si une pension lui était allouée et qu'elle avait quelques arrières, elle pourrait vivre ici...

Aussi fou que parut ce projet, il prit corps. A la fin du mois de décembre, Noémie partit dans ce qu'il lui restait de famille à Tours mais bientôt elle revint pour trois semaines et encore une autre fois pour un mois. Il était surprenant de constater qu'arrivant fatiguée, elle se détendait très vite. La maison était pleine de vacanciers ou de stagiaires et tout y était très gai. Moins fragile nerveusement, elle n'était pas à même de s'impliquer encore dans une activité ou une autre mais elle adorait passer d'un groupe à un autre. Tantôt, elle allait voir le travail de ceux qui dessinaient sous la conduite de Satsuko, tantôt elle se glissait dans les cuisines où officiait, à intervalles réguliers le père de la jeune et il lui arrivait aussi d'écouter Louis jouer de la guitare tandis que beaucoup chanter ou encore de parler avec celles qu'Ari venaient de masser...Elle retrouvait une curiosité saine dans une ambiance où rien n'évoquait sa vie d'avant et c'est cela que Louis aimait.

En la côtoyant ainsi, il aurait pu être tenté de lui avouer qui il était mais ce qu'il avait vécu lui-même était si étrange que jamais il ne songeait à transgresser la demande du père Kyrill.

Il laissait les parents de son épouse s'étonner de sa sollicitude à l'égard de cette femme et ses propres parents plaisanter sur sa vocation de bon samaritain et continuait d’œuvrer pour elle. Satsuko, elle-aussi l'avait également prise en affection. Il fut bientôt décidé qu'elle pourrait louer à l'année, si elle le souhaitait, une dépendance qu'ils avaient fait transformer en petit logement. Elle parlait mieux anglais mais il lui faudrait obtenir un statut de résidente. Une fois installée, elle ferait ce qu'elle voudrait. D'elle, à partir du moment où tout ce qui tournait autour de cette maison d'hôtes était bien vu, on ne dirait rien de mal.

Noémie tergiversa puis accepta. D'emblée, son logement lui plut et il s'ingénia à le rendre encore plus confortable. Courant beaucoup pour faire des courses, elle se motivait pour tout ce qui touchait aux chambres d'hôtes et liait des relations. En un mot, elle devenait sociable et curieuse de tout. Elle mit un peu de temps à changer physiquement mais elle se mit à perdre du poids et à s’intéresser à tout. Au bout d'un an dans les lieux et elle était populaire.. . Quand elle voulut adopter un chien, il trouva l'idée très bonne. La fidélité d'un animal et son allant naturel ne sauraient qu'accentuer la guérison de cette âme mise à mal par les coups du destin. Elle se débrouilla seule et trouva dans un refuge une chienne golden retriever qu'elle sut rapidement amadouer. Elle l'appela Cukyl, sobriquet curieux qui ne put qu'intriguer Louis et Satsuko. Quant ce dernier, qui aimait à taquiner sa désormais voisine, chercha à savoir d'où venait ce sobriquet, il obtint une réponse brève : c'était inattendu et drôle d'appeler un chien ainsi. Dans le temps même où il recevait cette explication, il fut sidéré. Cukyl, c'était l'anagramme de Lucky et du reste, il y avait beaucoup de similitudes entre les deux canins qui se montraient également protecteurs, affectueux et toniques. Il n'alla pas jusqu'à vérifier que la chienne pouvait se faire comprendre d'un humain mais il eut la certitude que rien n'était dû au hasard. Il en fut heureux car désormais, Noémie ne dériverait plus puisqu'elle disposait de deux garants  qui tous deux étaient bien plus que de simples créatures terrestres...