ATTENTE

 

Satsuko, enceinte, est heureuse jusqu'à ce que l'inquiètent d'étranges rêves qui la font douter de son mari, Louis...

Attendre un enfant la plongeait dans une grande plénitude, Louis le sentait et là, était l'important. Elle demeura active aussi longtemps qu'elle put puis, les derniers temps, refusant de rejoindre ses parents à Londres, elle se replia dans les quelques pièces qu'ils se réservaient, au sein de la maison et là, elle dessina. Elle dessinait pour son enfant à venir et sous son crayon naissaient des fées et des insectes magiques aux belles couleurs et aussi des paysages japonais qui fascinaient Louis. Il y voyait des forêts et de ces temples Zen qui doivent exister à divers endroits, Kyoto par exemple et des figures de sages. L'un d'eux était jaune de la tête aux pieds et avec cela enveloppé dans des linges blancs qui le rendait insolite. Etait- il paré comme dans la mort ? Lui avait-il échappé de justesse ? Le jeune homme était perplexe mais son épouse rit de ses craintes.

-C'est un sage des montagnes que j'ai imaginé ainsi. Il est vêtu ainsi car il vit dans le dénuement.

-Et quelle est sa fonction ?

-Il fait en sorte que les enfants, quels qu'ils soient, naissent en bonne santé. Tu croyais autre chose ?

-Eh bien, je lui trouvais l'air un peu sévère mais tu me rassures !

Il ne pouvait pas lui dire qu'ayant été si souvent confronté au bien et au mal, il ne savait qui de Moe Yohne ou de Ah Thor se cachait derrière cette figure mais à priori, dans l'univers de Satsuko, tout était lié à la protection et à la promesse. Ses dessins ne cessant jusqu'à la fin de proclamer le bonheur à travers des paysages d'arbres en fleurs, de poissons argentés bondissants hors des fleuves, d'oiseaux multicolores et de fées, il était clair que la jeune femme avait tourné le dos aux inquiétudes que ses rêves perturbants avaient fait naître en elle.

Au moment de la délivrance, elle partit pour l'hôpital le plus proche. Afin que sa famille et sa belle-famille puissent s'occuper d'elle et du bébé, il n'y avait plus de pensionnaires dans la propriété. Noémie, craignant d'être de trop, voulut partir quelques temps elle-aussi mais Louis insista pour qu'elle reste et rencontra en cela l'appui des siens.

Petite, toute sereine et lisse, Kohana fit son apparition après un accouchement sans histoire. Elle fit aussitôt l'objet d'une grande dévotion. Pour la jeune mère et sa famille japonaise, ce prénom signifiait « petite fleur », ce qui lui conférait une indéniable poésie. Louis, quant à lui, savait que pour les Sioux, il signifiait « rapide ». C'était là une signification plus guerrière si on se référait à leur univers ou encore plus pragmatique. Cette petite devrait être adroite et vive d'esprit tout autant que pragmatique dans des décisions vite prises...N'était-ce pas cela ?

A six mois, du reste, l'enfant ne paraissait pas lui donner tort. Elle était vive d'esprit et curieuse tout en étant sensible à tout ce qui pouvait inspirer un danger : porte claquée, chien trop intrusif, musique intempestive ou lumière brutalement éteinte. Pouvait-on être sereine et aux aguets, tranquille et observatrice ? Oui, si l'on en croyait l'attitude de Kohana, tout portait à le croire.

Louis n'oubliait pas que ses aventures n'étaient pas closes. Elles incluaient désormais cette toute petite fille et il devrait pour elle se tenir sur ses gardes...

Tout le monde l'aimait et Noémie aussi. C'était un bonheur de voir cette femme apaisée et reconstruire bercer cette petite fille et lui chanter des berceuses....

De nouveau le temps filait, paisible, mais quelques événements survinrent. Tout d'abord, deux visiteurs bousculèrent l'ordre des choses, pourtant bien établi. Ensuite, un voyage au Japon se profila.

Deux Italiens passèrent l'un après l'autre dans la villa, un pour faire de la musique, l'autre à l'occasion d'un stage de cuisine. Habitué à sa nouvelle identité, il arrivait de plus en plus souvent à Louis de ne plus songer à Lucas aussi n'identifia pas tout de suite en la personne de Paolo Riversi le Stefano de ses onze ans. A l'époque, l'Italien ne devait pas en avoir plus de vingt-cinq, seulement dix-neuf ans le séparaient de cet adroit jeune homme aux cheveux bouclés de l'homme aux formes rondes et aux cheveux grisonnants qui venait gratter la guitare. Il avait bien changé ! Mangeant à la table commune, déambulant dans le parc, il était difficile de ne pas buter sur lui et à plusieurs reprises, Louis se trouva face à face avec ce Paolo débonnaire et rieur. A chaque échange de regard, il fut sidéré. Il redevenait le petit garçon qui fuyait l'hôpital et s'appuyait sur ce guide débrouillard et apte à le défendre. Rien ne fut dit entre eux sauf des banalités mais un message lui était tout de même envoyé : il était temps que le Lucas qui était au fond de lui se mette en quête de son père...

A peu de temps de là, une certaine Caterina Volante prit une chambre pour quelques jours et cette fois, Louis, s'il n'avait pas encore pris de décision, se trouva acculé à le faire. Cette Caterina était la sienne, celle de l'appartement napolitain, des promenades sur le port, de Pompéi et de la Solfatare. C'était d'autant plus sûr que contrairement à Stefano qui avait usé de travestissement, elle ne s'était même pas donné la peine de changer de nom. De plus, elle avait peu changé et il la retrouva telle qu'en elle-même, toujours mince et active, toujours habillée de jupes aux genoux et de beaux chemisiers aux couleurs franches. A peine marqué par la soixantaine, son visage avait gardé son bel ovale et son expression intelligente et résolue. Comme son prédécesseur, elle ne lui délivra aucun message, apprenant activement la cuisine japonaise et prenant des notes. Comme elle passait beaucoup de temps à découvrir l'île et à faire des photos, il eut davantage de mal à se trouver face à elle mais quand ce fut le cas, elle lui fit montre de la même injonction muette et lui manifesta une empathie plus profonde. Comme son prédécesseur, elle prit aimablement congé pour aller ailleurs en Angleterre après avoir joué son rôle de touriste ébahi.

Restait donc à attendre les bons signaux et, assez vite, ils vinrent.