PROMENADE TOKYO

En vacances à Tokyo chez l'oncle de son épouse, Louis se laisse éblouir par l'énorme ville non sans poursuivre un but secret : retrouver un père dont il a été séparé enfant dans de mystérieuses circonstances

Toute la journée, tandis que Kohana restait en compagnie d'une jolie Japonaise, Louis et Satsuko parcouraient Tokyo, la jeune femme jouant les guides. Quartiers commerçants et des affaires, sites religieux et centres du pouvoir politique, édifices religieux et beaux parcs, elle essayait de ne rien oublier. Le Palais impérial et le temple Asakusa Kannon lui plurent beaucoup ainsi que le quartier électronique d'Akihabara où il vit bon nombre d'amateurs d'animation et de manghas et celui de Roppongi avec ses centres d'affaires et ses magasins de luxe. Bon prince, alors qu'il avait une prédilection pour tout ce qui était culturel et historique, il suivit Satsuko dans de nombreuses boutiques alors que, généreuse, elle suivait avec lui des visites guidées avant d'aller s'asseoir dans un parc. Le quatrième jour, ils tombèrent d'accord pour le musée Ghibli qui célébrait l’œuvre du cinéaste Hayao Miyazaki et ils prirent tout leur temps pour y déambuler et y faire des achats. Après cette accumulation de visites, faites à un rythme soutenu, et de déjeuners pris ça et là, tant dans des endroits chics que populaires, ils aspiraient à l'enfance et furent heureux dans cet univers à la fois poétique et nostalgique qui s'ancrait très fortement dans les traditions du pays. Le soir, ils retrouvaient Kohana et l'oncle avec lequel ils dînaient. C'étaient des moments heureux. Toutefois, Louis sentait Lucas s'agiter en lui chaque jour plus violemment. Chaque visite, chaque arrêt dans un bar ou un restaurant était pour lui le moyen de chercher des indices. Il devait bien y avoir quelqu'un ou quelque chose pour l'informer de la suite des événements et au bout d'un moment, il y aurait une silhouette dans la foule. En la suivant, il aurait sa réponse...

Tout n'était pas aussi simple malheureusement et au bout de cinq jours, il était toujours bredouille. Restait son émerveillement face à une ville gigantesque si conforme par certains aspects aux standards américains et en même temps si profondément différente et exotique.

-Il me faut rester et continuer quitte à aller seul dans des zones qui n'attirent pas les touristes ! L'oncle de Satsuko veut que nous allions avec lui dans ce parc qu'il a crée et que nous y restions mais qu'y ferais-je ? Non, je dois trouver le moyen de rester à Tokyo !

Contourner la volonté d'un homme puissant est toujours difficile mais sans s'être concerté avec elle, Louis put compter sur l'appui de son épouse. Elle-aussi voulait rester un peu plus longtemps dans cette ville qu'elle avait quittée il y a bien longtemps et pas revue depuis des années. Elle usa d'une argumentation si adroite que l'oncle d'abord surpris accepta. Sa nièce le subjuguait par sa spontanéité et sa bonté sans artifice. Pourquoi la contrarier ? En vieux sage qu'il était, il n'aurait su lui dire une vérité qu'elle n'était pas prête à entendre. Dans ce parc à thèmes pourtant clinquant, il était vraiment lui-même dans une identité qui allait bien au-delà de son image publique. Il songeait même à s'y faire construire une résidence discrète quoi que pleine de commodités. Ayant d'abord pensé qu'il attendrait encore plusieurs années avant de le faire, il était maintenant déterminé à vendre son luxueux appartement de Tokyo pour se retirer dans la partie du parc la plus verte et la plus sereine. Quoi de mieux que le voisinage des dauphins, ces mammifères dont aucune culture n'avait oublié de vanter les mérites ! Naturellement, il gardait cette décision secrète.

Il fut donc décidé de rester sur place et le jeune couple recommença ses errances. La barrière de la langue jouant son rôle, il devint évident que certaines sorties n'étaient réservées qu'à Satsuko, le théâtre ou le cinéma par exemple mais pour Louis, certains quartiers de la capitale offrant un spectacle très dépaysant, il n'y avait pas d'obstacles. Loin de le laisser seul, l'oncle l'avait doté d'une voiture avec chauffeur. Impossible de se perdre puisqu'il suffisait d'appeler au bon moment pour être récupéré dans un lieu ou un autre ! Il put donc déambuler seul pour revoir des lieux aimés ou en découvrir d'autres, qui n'étaient pas parmi les plus touristiques.

 

samedi TOKYO

Ainsi se retrouva-t'il par une belle après midi ensoleillée sur le toit-terrasse du grand magasin Seibu, près de la gare d'Ikebukuro. C'était là un rendez-vous familial et bon enfant que les Japonais affectionnaient. Loin de la circulation bouillonnante et des milliers de piétons qui envahissaient chaque jour le quartier, on pouvait y pique-niquer ou un prendre un verre. De nombreuses échoppes y proposaient des plats sur le pouce, des cocktails ou de la bière pression. Lieu parfait pour une pause, la terrasse rassemblait aussi bien des employés travaillant dans les entreprises du quartier et des amateurs de shopping qui venaient d'écumer les boutiques. Louis fut enthousiasmé à plus d'un titre. Puisqu'il avait peu de touristes, alors qu'à l'habitude, il en croisait beaucoup, l'ambiance était très particulière et pour lui un peu déroutante. Il se sentait vraiment différent mais ne boudait pas son plaisir d'autant qu'une réplique très réduite du jardin de Giverny complétait le tableau en lui donnant une touche de fantaisie insolite. Il déambula un moment avant de s’asseoir une tasse de thé à la main quand il se sentit observé. Il mit un peu de temps à repérer un petit vieil homme vêtu de noir qui le regardait en souriant et hochant la tête et fut en alerte. N'était-il pas habitué à recevoir des signaux sous les formes les plus étranges. S'approchant de l'homme, il le salua avec politesse et s'assit, à se demande, à ses côtés. Il l'entendit murmurer et comprit au bout d'un moment que ce qu'il prenait pour une suite de mots incohérents était très probablement la récitation d'un texte sacré. Il resta donc là, immobile, laissant son étrange voisin regarder droit devant lui et psalmodier. Comme si souvent, il savait le moment d'importance et resta coi. Ce fut le vieil homme qui, tournant brusquement le visage vers lui, le regarda fixement. Louis rencontra son regard et le trouva empreint d'une paix profonde. Il n'eut pas le temps de s'interroger car l'espace d'un instant, les traits du vieux Japonais se modifièrent. Ce n'était pas un homme âgé vêtu simplement qui lui faisait face mais le père Kirill dont il avait gardé un souvenir très fort depuis son expédition aux Météores. Il retrouva donc avec une indicible émotion le visage noble du pope qui, dans les jardins du monastère Aghia Triada, lui avait apporté paix et espoir et il entendit très distinctement ces paroles.

-Ce n'est pas ici, pas à Tokyo. Pars avec l'oncle. C'est là.