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Il y a longtemps, Louis a perdu son père de vue dans des circonstances tumultueuses. Il le retrouve mais celui-ci est bien différent maintenant...

L'homme avait beaucoup d'assurance et il parlait avec netteté. Sa voix, cependant, avait quelque chose de cassant et de désagréable qui reflétait beaucoup de suffisance. Intérieurement, Louis en qui geignait Lucas, en fut surpris mais ne montra rien.

-Je suis Louis Fraconnier. Comme je vous l'ai dit, nous avons répondu à l'invitation de l'oncle de Satsuko. Nous étions à Tokyo au début mais...

-Il veut être sur les lieux ! Oh, je le comprend, il est à l'origine de ces deux espaces aussi passionnants l'un que l'autre et il est encore dans les douleurs de l'enfantement !

L'homme eut un drôle de rire et comme Louis se montrait étonné, il se reprit.

-Ah, je fais des plaisanteries bien françaises je le reconnais et pas des meilleures...Sachez que je suis admiratif. Je suis sûr ici de fournir un très bon travail et je ne doute pas qu'il sera admiré...Serez-vous là en octobre prochain ?

-Nous sommes en mai et passer trois semaines au Japon est déjà extravagant !

-Pourquoi extravagant ?

-Nous gérons des chambres d'hôtes dans l'île de Wight et organisons des stages. Il faut que nous soyons présents pour l'été car la fête battra son plein.

-Des chambres d'hôtes, des stages, la fête....Oui, c'est amusant.

Incroyablement ébranlé au plus profond de lui, Louis était mal à l'aise devant cet interlocuteur sûr de lui et moqueur. Le reste de la conversation ne put que le conforter dans ses craintes. Ce Jérémie Forestier semblait tout savoir du Japon à croire que passer par lui pour mieux connaître l'Empire du soleil levant était indispensable. Il ne partirait plus jamais ayant vécu en France une vie qu'il qualifia d'anecdotique et sans intérêt. Après quelques années ternes et difficiles, il avait pris la bonne décision : utiliser l'argent que lui avait rapporté la mort précoce de ses deux parents pour cesser de travailler, monter à Paris, passer des examens nécessaires en français langue étrangère et littérature et surtout apprendre le japonais. Il n'avait jamais douté que cette période d'intensives études ne puisse le conduire à la réussite et du reste, peu de temps après avoir de nouveau enseigné, dans l'académie de Paris, il avait décroché un poste dans une école française à Tokyo. Exactement ce qu'il voulait ! Franchement, il ne donnait pas tort à ceux qui l'avaient propulsé là car très bon enseignant, il était très au fait de nouvelles méthodes pédagogiques et offrait de plus un profil passionnant. Bon photographe, cinéaste amateur, grand lecteur de littérature de jeunesse, il était de plus bilingue sans être d'origine japonaise. Non, qu'il fasse cette belle carrière ne devait susciter le doute. Les félicitations qu'il avait reçues ainsi que les distinctions étaient amplement méritées ! En un mot, il était normal qu'il les ait reçues !

Noyant son interlocuteur sous un flot ininterrompu de paroles, il mit du temps à se rendre compte du mutisme de ce dernier. Il s'arrêta alors de parler de lui pour embrayer sur cette partie du parc si belle et inattendue. Bee et Yuka en étaient les attractions les plus émouvantes car elles avaient été sauvées de justesse...

De cette première rencontre, Louis garda un souvenir alarmé mais son sens de la magie venant à son secours, il se dit que ce père retrouvé ne pouvait lui livrer d'emblée ce qu'il en attendait, à savoir le regret d'avoir perdu un fils malgré toute l'envie qu'il avait eu de le guérir.Mais il finirait bien par se livrer. Après tout, il avait fallu du temps pour Noémie ! Les deux rencontres suivantes furent cependant décevantes. L'une eut lieu dans le parc et l'autre à l'institut français. Certes, Jérémie Forestier condescendit à évoquer sa jeunesse mais il la présenta comme une suite de mauvaises décisions. Il s'était marié à une institutrice avec qui il avait fait sa formation. Une erreur ! Ils étaient trop jeunes et peu compatibles dans leur façon de voir le monde. Il avait un enfant, un garçon, mais celui-ci, toujours malade, avait fini par mourir après avoir été enlevé. Tout cela était fini et bien fini : ce cauchemar, ce sentiment d'être livré en pâture à des médecins imbus d'eux-mêmes et des policiers faussement compatissants. Quelle faute de leur faire confiance  puisqu'au bout du compte, ils avaient déclaré forfait. Et cet enfant ? Quels regrets pouvait-il avoir de lui ? Eut-il vécu, il aurait fallu le récupérer après un énorme traumatisme : il n'avait pas l'étoffe pour faire ça. De plus, qui aurait pu lui affirmer que marqué psychologiquement, ce pauvre rescapé aurait eu une bonne santé ? Fallait-il le retrouver pour de nouveau le perdre ? Non, c'était mieux qu'il ne soit plus sur cette terre. Il avait tourné la page et changé de vie. Et quelle vie ! Il avait bien eu quelques maîtresses mais ne s'était jamais remarié. Pourquoi l'aurait-il fait ? Il avait tout ce qu'il voulait...

Louis avait beau interroger Lucas, celui-ci n'avait que le souvenir d'un père inventif et charmant, malheureux que son fils soit si malade mais malgré tout confiant. Que restait-il de ce jeune homme là, de ce bon sourire, de cette voix rassurante ? De toute évidence, rien. A l'institut culturel, l'homme ne cessait de pérorer sur les écrivains et les acteurs qu'il avait accueillis.

-Je t'assure que Sandrine Bonnaire est très intelligente. Ah vraiment, ça a été un honneur de parler avec une femme comme elle ! Et bientôt nous aurons Guillaume Canet !

Il ne parlait que spectacles et résidence d'artistes et quand il cessait de le faire, il n'en avait que pour son école privée. De toute évidence, sa vie passée, dès qu'elle se situait en France, ne présentait plus aucun intérêt pour lui. Autant ne pas insister. N'eut-il revu en rêve le père Kyrill et son calme des profondeurs, Louis aurait du mal à s'y résoudre.