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Anna Destien veut changer de vie et elle s'apprête à séjourner à Paris pour y suivre une formation professionnelle. Peu consciente encore de la force de Bertrand Dangle-Defort, elle s'interroge même si à moitié convaincue sur ses raisons de rester. Celles de Bertrand sont, elles, très claires...

Vous allez vous demander comment je peux savoir qu’elle est prête à jouer, pour moi, l’un et l’autre de ces rôles…Je vous répondrai très clairement. Cette « Anna » avec laquelle j’ai rendez-vous s’est inscrite sur un site spécialisé et je ne crois pas au hasard. Si c’était un site ouvert au tout venant, je pourrais en effet risquer de me tromper ; ce n’est pas le cas. Elle a beau avoir été évasive, ne pas avoir dit grand-chose sur elle, n’avoir proposé aucune photo, je sais bien qu’elle a en elle ce désir de servir…Sinon, que serait-elle venue faire là ?
Quant à savoir si elle conviendra vraiment et si je saurai la convaincre, il faut que je me trouve face à elle pour le dire et cela ne saurait tarder.
Avant d’aller plus avant, je me décide tout de même à ne plus vous laisser dans l’expectative : vous saviez peu de moi, vous en saurez très vite plus.
Je m’appelle Bertrand Dangle-Defort et j’ai 52 ans lors de ce premier rendez-vous. J’ai fait une haute école d’administration et je travaille à Paris depuis longtemps. A l’origine, je suis normand mais ma famille s’est énormément promenée. Pour moi, c’est une aubaine car si d’aventure on me demande d’où je viens, je m’amuse de l’expression médusée de celui qui a eu la forfanterie de me poser une question aussi complexe. Par ma mère, je viens de Lisieux et par mon père de Carpentras ; mais l’un et l’autre brouillent les pistes si l’on estime que du côté paternel, il y des italiens mais aussi des irlandais tandis que le côté maternel renvoie à l’Angleterre et à la Tunisie. Mais alors, me direz-vous, la Normandie ? C’est une base de vie réelle et j’y ai vécu les huit premières années de ma vie. Je ne m’y suis pas amusé du tout. Lisieux est une des villes les plus ennuyeuses du monde, du moins, c’est mon point de vue. Ma mère, je crois, s’y est beaucoup ennuyée elle-même à une époque où les femmes de hauts fonctionnaires avaient pour rôle d’être souriantes lors des réceptions qu’elles avaient eu la charge d’organiser. Elle étonnait en parlant indifféremment l’anglais et l’italien, en se montrant brillante dans des concours d’équitation et en portant des robes dont elle avait elle-même dessiné les modèles. Enfin, elle étonnait dans cette ville de province qui, à cette époque, était bien- pensante et très fermée. A Paris, elle est devenue plus anonyme. Elle a, en fait, croisé ses doubles.
Mon père, lui, est une image de la Méditerranée. Quand je dis cela, je vois des sourires poindre. Ah, un bon vivant, alors ! Un de ces hommes très bruns au physique marqué par le sud, un joyeux drille, un séducteur gourmand et gourmet…Évidemment, il suffit de se trouver face à lui pour comprendre son erreur. C’est un homme brun au physique latin, cela ne fait aucun doute. Dans les rues de Rome, lorsqu’il était jeune homme, on lui adressait, parait-il, directement la parole en italien et cela le faisait sourire. Hormis cela, c’est un bel homme aux yeux clairs dont la détermination et le charme évoquent bien plus un de ces jeunes guerriers romains dont je lisais, lors de mes longues études de latin, la vie héroïque. Il n’est pas non plus sans relation avec la Renaissance. A Urbino, il n’aurait surpris personne en un temps où le monde s’ouvrait. Il n’est pas d’une personnalité commode, il n’aime pas les choses faites à moitié. C’est un décideur. Un décideur souriant. Je l’ai toujours connu ainsi, loin des stéréotypes liés à la supposée mollesse italienne et à la dolce vita que favorise la proximité de la Grande bleue.
Si je parle ainsi de mes origines c’est pour en indiquer la singularité ; je suis né de deux personnes qui, bien qu’étant bien insérées socialement et assez nanties, ont toujours affiché une certaine indépendance d’esprit et un goût pour l’indépendance tout court. Je me dis que ces deux êtres m’ont ménagé une enfance conventionnelle d’un point de vue extérieur et une adolescence sage. Ils m’ont sans doute voulu policé et j’ai obéi à l’idéal de réussite qu’il me proposait. Mais par ailleurs, ils ont ciselé un être aux pulsions étranges dont la simple présentation leur aurait fait, il y a longtemps déjà, dresser les cheveux sur la tête et dont la peinture, à l’heure actuelle, les remplirait d’effroi, tout vieillissants et séparés qu’ils soient, chacun enfermé dans l’idée que ce fils haut fonctionnaire est l’image même de la réussite.
De ma vie profonde, ils n’ont rien su. Ils ont su le bref mariage et cela les a bien arrangés.
Le reste, ils l’ont ignoré comme j’ai préféré ignorer moi-même le monde de fantasmes contradictoires qui les a certainement réunis puis séparés.
Mais cela est une autre histoire.

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Je préfère revenir à elle et au café où je l’ai conviée.
Elle m’y a attendue comme je le lui avais demandé car ces femmes- là « doivent » attendre. Elle avait la robe blanche demandée, sage et ajustée, une robe bien coupée d’ailleurs que je lui ai demandé ensuite de ne plus porter. C’est une femme mince, qui n’est pas sans beauté. A cette époque-là, cependant, je ne pense pas qu’elle avait conscience d’être jolie. Les aléas de sa vie – elle se séparait d’un compagnon avec lequel elle avait passé près de quinze ans- lui donnait une fausse image d’elle-même. Venue à Paris sur l’invitation d’une amie qui souhaitait l’aider en la faisant s’échapper d’une ville de province où cet homme ne cessait de chercher à la voir pour la culpabiliser de l’échec de leur relation, elle vivait une parenthèse. Paris et non Annecy ; un petit logement et non une maison spacieuse ; une amie de jeunesse volubile et non un quasi mari devenu ennuyeux et ainsi de suite.
Valérie, l’amie et confidente était en passe de partir en Angleterre rejoindre un amant fougueux et mon Anna se sentait sur la brèche. Reviendrait-elle dans sa ville où l’attendait certes cet être dépité et hargneux mais tout de même un travail et des amis, un peu de famille aussi ou ferait-elle le grand saut ? A savoir, saisirait-elle l’opportunité de vivre à Paris chez son amie absente et d’y chercher un travail, ce qui pour la personne sensée qu’elle était se révélait une extraordinaire planche de salut ? Elle était dans cet entre- deux que nous connaissons tous et qui permet à l’être anxieux de se reposer un peu avant d’assumer la décision qu’il a prise. L’ayant croisée peu de temps avant, il m’importait de peser dans la balance. Pour des raisons pour moi limpides et pour elle sibylline, il importait qu’elle restât.
Au café, en terrasse, alors qu’elle posait sur moi ses grands yeux brun-vert et que de toute évidence, elle admirait discrètement ma mise, je la rassurais d’abord avant de lui poser de nombreuses questions sur ses journées. Elle s’amusait encore, visitant sans fin la ville. Je pouvais le comprendre mais déjà, secrètement, je l’incitais à être sérieuse : elle devait se préoccuper d’un travail. Ou d’une formation complémentaire. Elle avait travaillé dans plusieurs librairies et je ne doutais pas qu’elle fût cultivée. IL importait, pour être facilement embauchée, qu’elle eût quelque chose qui la différenciât des autres, une spécialité par exemple. Je ne sais, la littérature italienne ou japonaise, d’immenses connaissances sur des écrivains finlandais ou un goût immodéré pour un écrivain américain remis à la mode.

-Vous trouverez facilement à vous employer ici.
-En êtes-vous sûre ? Ma formation est un peu ancienne et je me suis laissée vivre : il y a deux ans que je ne fais rien.
-Il faut vous remettre le pied à l’étrier, c’est certain. Êtes-vous décidée à le faire ?
-Je le suis.
-Dans ce cas, faites ce stage que je vous ai déjà conseillé. Faites-le vite. Inscrivez-vous dès ce soir.
-Ce stage suppose que je reste à Paris !
-Mais c’est évident…
-Ce n’est pas ma ville.
-Le stage dure deux mois et il serait bon de le faire suivre par un autre. Je connais le monde du travail et je vis à Paris depuis longtemps. Je sais de quoi je parle…
-Cela demande un sacrifice financier.
-Bien sûr. Vous n’y êtes pas prête ?
-Si….
-Votre amie vous offre son logement ; il est petit mais très bien placé. Vous ne pouvez manquer de noter cette aubaine.
-Je suis chanceuse, c’est vrai.
-Faites cette formation !
-Pourquoi tant insister ?
-Car vous doutez de la raison de votre présence ici.
-Je ne sais pas, en effet, ce que je dois faire.

AUTO PORTRAIT LUCIAN FREUD

-Moi, je le sais.
-Comment cela ?
-Je vous connais peu mais je sais ce qui est bon pour vous. Vous savez, je suis très peu faillible.
-A ce point ?
-A ce point.
-Je dois rester à Paris, faire ce stage et ensuite aller à Annecy régler tout ce qui m’y attache encore et revenir.
-Je crois que c’est cela.
-Me donnez-vous des conseils amicaux ?
-Ce sont des conseils.
Elle a voulu savoir de quelle nature ils étaient.
Je lui ai souri.
Elle buvait une eau gazeuse dans la chaleur montante de l’été et je la regardais. Je connais ces femmes et les signaux qu’elles émettent ;
Celle-là avait cela de touchant qu’elle n’était pas consciente de son désir ;
Il faudrait que je lui apprenne ce qu’elle voulait : appartenir.
Elle n’en avait pas conscience.
Mais assurément elle était dans ce désir- là, cette tension.
Je ne lui ai rien dit de tout cela au café. J’ai continué de convaincre.
Quand enfin nous nous sommes séparés, elle dans sa robe vaguement nuptiale, mince et juchée sur ses escarpins et moi dans ce négligé élégant que je cultive, j’ai su que je commençais à gagner.
Elle était maintenant très déterminée à faire une formation et quasiment certaine qu’elle travaillerait dans une belle librairie du Faubourg Saint-Germain, à Paris.
Je l’ai encouragée à rester aussi mobilisée et nous sommes partis chacun de notre côté.
Quelques jours plus tard, je l’ai rappelée.
Elle était inscrite au stage et donc momentanément sortie d’embarras.