NICOLAS DE STAEL

 

Enfant Bertrand Dangle-Defort a expérimenté le pouvoir et la cruauté. Adolescent, ses goûts se précisent, grâce à des lectures et des rencontres

Un jour, j’ai su que mon enfance était finie. Une adolescence fébrile lui a succédé. Physiquement je suis devenu, à ce qu’on m’a dit « joli garçon ». A l’intérieur de moi, le même feu est resté. Mais, bien sûr, il a brûlé différemment. Plus de cow- boys et d’indiens ; plus de cirques. Fini les jeux à plusieurs, l’escouade de garçons et de filles (surtout de garçons) qui avaient marqué  mon enfance. Est venu le temps des secrets…

Je n’ai pas envie de parler de tout cela. J’étais bon élève et j’avais compris combien la façade est importante. Bien vêtu, bien coiffé, je n’étais pas désagréable à regarder et je voyais bien qu’on me le faisait sentir…Il importait bien plus qu’avant qu’on me pensât sociable, disert, intelligent, bref fréquentable et je m’employais à travailler cette image. Je faisais du tennis, je nageais beaucoup et j’étais en même temps un gros travailleur et un fort en thème. Si tant est que je me vante certaines fois, je dois dire qu’ici, ce n’est pas le cas : j’étais et je reste très cultivé. A l’époque la culture scientifique marquait encore le pas sur la culture humaniste et j’avais pour cette dernière un grand engouement. Les plaintes de Catulle, les discours pleins de hauteur de Sénèque et de Tite-Live, la merveilleuse douceur de Virgile, rien de tout cela ne m’échappait. J’aimais les grecs aussi et le Grand Siècle qui s’est tant tourné vers les auteurs antiques. Je lisais sans cesse et des « choses très sérieuses », de celles qui construisent une culture. J’étais donc un adolescent tout à la fois studieux et sportif ; en moi, régnait un bel équilibre et tous s’accordaient à louer mon brio.

Il existait bien sûr un autre moi –même en quête de connaissances plus secrètes et plus passionnantes.

J’avais grandi. Départager avec quelques amis dans mon genre qui seraient les américains parcourant les grands espaces et qui seraient ces indiens primitifs dont il était évident que les « jours étaient comptés » (je mets cette expression entre guillemets car je n’ai jamais tué personne) ne m’intéressait plus depuis longtemps. J’avais tout de même compris que les cow boys n’avaient sans doute été héroïques que dans les films où John Wayne en avait joué quelques une et que les indiens avaient été sacrifiés à la rage d’un peuple conquérant, nonobstant leurs chefs à l’évidence prestance et leurs convictions écologiques et je ne voyais plus là grande gloire à tirer. Quant aux cirques, il s’en maintenait dans ma jeunesse et les spectacles qu’ils proposaient ne manquaient pas d’éclat. Seulement, je n’avais plus le moyen de transformer ce que je voyais quand j’y allais –car j’y allais encore- en terre à fantasmes.

Dans l’un et l’autre cas, ce qui m’avait plu, c’était de punir des victimes.

Devenu grand, il me fallut trouver d’autres terrains.

Je ne trouvai d’abord rien mais je gardai le souvenir tenace du plaisir que j’avais pris à faire souffrir et du mélange de honte et de contentement qui, parfois, avait envahi le visage de mes « victimes » après leur capture. Que le lecteur ne se méprenne pas, je ne dis pas que ces garçonnets et ses fillettes devenus depuis des médecins, des vétérinaires, des ingénieurs ou des pilotes étaient sournoisement masochistes ! Non, je dis seulement qu’à l’évidence, si j’aimais dominer, eux aimaient souffrir. Certains d’entre eux, du moins. De ces amitiés enfantines, il ne m’est quasiment rien resté mais je ne serais pas surpris d’apprendre que l’un ou l’autre de mes anciens camarades de courses poursuite aient conservé un jardin secret où il se livre à des jeux d’une surprenante férocité. Et je ne parle pas de ceux qui ont dû passer à l’acte.

Je savais que j’aimais faire souffrir. Comme je l’ai dit, j’en gardais le souvenir et en avais toujours le goût. Ce que j’avais pressenti et expérimenté enfant ne demandait qu’à rejaillir. Il fallait juste trouver comment faire.

Des lectures vinrent : d’autres lectures.

Qui me prêta un volume du marquis de Sade, je peux encore vous le dire. C’était un condisciple du très chic lycée Charlemagne où j’étais élève de première. Bien sûr, ce n’était pas une lecture conseillée par mes enseignants ! La langue de cet auteur encore aujourd’hui, selon moi, mal lu me plut particulièrement. En découvrant page après page cette Justine dans « Les infortunes de la vertu », je fis en face d’un univers extraordinairement foisonnant où le mal trouve une place juste et heureuse. Personne n’est vulgaire. Tous parlent une langue merveilleuse. Je peux citer ce passage en exemple :

« Juliette, enchantée d’être sa maîtresse, voulut un moment essuyer les pleurs de Justine, mais voyant qu’elle n’y réussirait pas, elle se mit à la gronder au lieu de la consoler, elle lui dit qu’elle était une bête et qu’avec l’âge et les figures qu’elles avaient, il n’y avait point d’exemple que des filles mourussent de faim ; elle lui cita la fille d’une de leurs voisines, qui s’étant échappée de la maison paternelle, était maintenant richement entretenue par un fermier général et roulait carrosse à Paris. Justine eut horreur de ce pernicieux exemple, elle dit qu’elle aimerait mieux mourir que de le suivre et refusa décidément d’accepter un logement avec sa sœur sitôt qu’elle la vit décidée au genre de vie abominable dont Juliette lui faisait l’éloge. »