Poubelle

Lisant Sade adolescent, Bertrand Dangle-Defort est attiré par des figures féminines manipulatrices et libertines.

L’innocence est vraie et parle juste mais elle est faite pour être pervertie. Je mentirais en disant que j’avais tout compris de Sade à dix- sept ans mais j’avais repéré un univers dans lequel je m’étais partiellement reconnu. Et j’avais compris une chose importante. Il existe bien des dominants et des dominés et chacun d’eux, s’il n’est en contact avec l’autre, s’en trouve mal et le cherche puisqu’il faut bien être apparié dans ce monde étrange. Ensuite, des jeux se déroulent et chacun, quoi qu’il en dise, les accepte. Que ses jeux fassent crier de douleur ou de plaisir, qu’ils concernent plutôt le corps que l’esprit ou l’inverse, qu’ils soient simples ou complexes, l’important est qu’à coup sûr il scelle un lien.

Ce lien, je le vis clairement chez Sade et je le retrouvai chez d’autres auteurs, dont plus tard je parlerai. Je ne résiste pas au plaisir d’évoquer encore Les infortunes de la vertu ou plus exactement une des héroïnes :

« Juliette corrompit entièrement ses mœurs dans cette seconde école et les triomphes qu’elle vit obtenir au vice dégradèrent totalement son âme ; elle sentit que née pour le crime, au moins devait-elle aller au grand, et renoncer à languir dans un état subalterne qui en lui faisant faire les mêmes fautes, en l’avilissant également, ne lui rapportait pas à beaucoup près le même profit. Elle plut à un vieux seigneur fort débauché qui d’abord ne l’avait fait venir que pour l’aventure d’un quart d’heure, elle eut l’art de s’en faire magnifiquement entretenir et parut enfin aux spectacles, aux promenades à côté des cordons bleus de l’ordre de Cythère ; on la regarda, on la cita, on l’envia et la friponne sut si bien s’y prendre qu’en quatre ans elle mina trois hommes, dont le plus pauvre avait cent mille écus de rentes. »

Toujours protégé par mon apparence charmante, mon aura d’élève brillant et ma bonne éducation, je demeurai l’adolescent qu’on invitait facilement et dont il aurait été difficile de deviner les turpitudes. Cependant, je cherchais quelqu’un dont les mœurs fussent corrompus, pas dans le sens de Juliette qui est là pour séduire, s’emparer et dilapider, mais dans le sens de l’abaissement et du service. Car c’est moi qui voulais dilapider…

Je finis par la trouver, la jeune femme que je cherchais et je fus très surpris de la rencontrer là où je ne pensais pas qu’elle pourrait se trouver : elle était dans le même lycée que moi.

Elle s’appelait Sophie Gomez-Laffite et je ne l’aurais certainement pas remarquée si elle ne s’était pas débrouillée pour que je la voie. Elle avait un an de plus que moi, ce qui lui donnait dix- huit ans. Je ne pourrais pas dire qu’elle était belle car outre le fait qu’elle était petite, elle avait un visage d’un ovale imparfait ou deux yeux bleus assez beaux étaient surmontés de sourcils épais , trop arqués et surtout se rejoignant presque. Avec cela, elle avait une bouche aux lèvres trop minces et un teint assez terne. Sa silhouette souffrait d’une dichotomie : si son buste, ses hanches et ses jambes étaient d’une impressionnante minceur, sa poitrine était trop développée et formait avec le reste de sa personne un contraste déplaisant. Bref, Sophie n’était pas attirante et le savait. En outre, elle parlait peu.

Vous devez vous demander comment cette jeune fille au demeurant effacée et banale se rapprocha de moi. Elle m’écrivit. Je reçus d’elle, par l’intermédiaire d’un camarade de classe qui nous connaissait tous deux, un petit carnet de notes à pages blanches et belle couverture rouge et une lettre dans laquelle elle m’incitait à la connaître. Je ne sais pourquoi je sentis immédiatement que quelque chose se passait. Un frémissement se fit en moi. Je sentis une alerte.

Quand je parlai avec elle, la première fois, elle me fit comprendre qu’elle n’était pas de ces jeunes filles qui cherchent un attachement des plus conventionnels mais qu’elle voulait servir et obéir. Je vois que cela n’est pas crédible à vos yeux car un profane ne peut imaginer qu’une jeune fille se comporte ainsi.