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Avant de rencontrer Bertrand Dangle-Defort, Anna Destien a eu une vie à Annecy. Elle y était libraire. Elle veut désormais vivre autre chose...

Elle avait fait mine, dans son annonce, de vouloir rencontrer un univers dont il était évident, dans les réponses faites, que j’avais une bonne connaissance. Il était temps de savoir ce qu’elle avait fait avant et si elle était si innocente. J’attaquai en ce sens. Sa relation avec l’homme de Nancy, comment avait-elle été ? Elle ne parut pas surprise de ma question et me dit que cet homme n’avait pas été le premier à être important dans sa vie. Elle avait eu un amour de jeunesse, douloureux et beau comme peuvent l’être ces amours là mais à vingt ans tout s’était arrêté. Il avait voulu partir en Australie. Elle n’était pas comprise dans le voyage ! Le fait d’être enceinte n’avait pas retenu le garçon mais il est vrai qu’elle l’avait averti tardivement. Il avait juré revenir vite. Il ne l’avait pas fait. C’était un être énergique et curieux. IL possédait une grande énergie et il avait de grands rêves. Elle avait le souvenir d’années merveilleuses, car ils s’étaient connus longtemps et le fait d’avoir été seule pendant sa grossesse et à l’accouchement l’avaient moins affectée qu’on ne l’aurait cru. Elle repensait à cet amour, cela lui faisait beaucoup de bien et pendant des mois elle s’était accrochée à l’idée que cet homme, qui l’avait aimée quand elle était toute jeune et ne lui avait, d’après ses dires, jamais menti, resterait droit et reviendrait vers elle. Mais à Sidney où il s’était établi, il avait dû changer d’avis et jamais il n’était revenu à Nantes où elle vivait alors ; du moins, pas dans ces années-là.

Elle avait élevé son garçon.

Elle avait rejoint le camp familial.

Cela aurait pu durer comme ça longtemps.

Mais elle était absolue.

Elle avait fait un rêve une fois : elle se voyait avec son petit garçon au bord d’un lac entouré de montagne. C’était un rêve beau et vivace, tellement intense qu’elle ne l’avait reçu comme une échappatoire mais comme une injonction. Elle devait trouver ce lac et vivre là. Tout serait mieux. Au bout du compte, elle avait réalisé son rêve, ce rêve en s’installant à Annecy. Elle avait une formation de vendeuse en librairie mais en fait elle avait fait d’autres choses. Une licence de lettres par correspondance par exemple, sachant qu’elle venait à l’université pour passer ses examens, de l’anglais et de la philo. Et puis, elle s’était vraiment perfectionnée dans son travail et celle qui l’avait embauchée dans cette ville près d’un lac qui voyait l’aboutissement de son rêve, ne s’y était pas trompée. Elle était une insatiable lectrice et elle savait donner le goût des livres qu’elle aimait. Au début, elle rédigeait des fiches qu’elle posait sur les livres aimés, afin de pousser à leur lecture. Ensuite, elle monta un petit groupe de partage autour de livres. On se réunissait dans une salle attenante à la librairie. Il y avait du café et des petits gâteaux. Beaucoup d’écrivains étaient présentés et discutés. Elle se pliait souvent à des choix qu’elle n’aurait pas mais ça ne la dérangeait pas. L’important, c’était d’être là ensemble et d’échanger avec passion sur Truman Capote et bien d’autres ! A Annecy, les activités de cette librairie étaient devenues, passé un temps, une petite institution. Le groupe s’était considérablement agrandi. Un jour, était venu cet homme avec lequel elle vivrait quelque temps plus tard. Il s’appelait Matthieu et venait de divorcer. C’était un ingénieur en mécanique qui adorait les bons polars américains. Ce jour- là, on discutait férocement de Patricia Cornwell, de son côté brillant et de l’autre très attendu et tourné vers le marketing de ses ouvrages. Matthieu avait vanté les constructions redoutables de ses romans où rien ne semblait être laissé au hasard. Il était séduisant physiquement et il l’avait attirée. Elle avait déjà trente -deux ans !

Ils s’étaient vus et revus.

Et les choses s’étaient faites.

Elle avait quarante- huit ans maintenant. Ils avaient passés une quinzaine d’années ensemble. Elle ne voulait pour l’instant parler ni des moments intenses de bonheur ni des crises qu’ils avaient eus. Tout était encore difficile.

Ce qu’elle pouvait dire c’est qu’elle avait eu, deux ans durant, le sentiment d’étouffer et qu’elle était heureuse de ne plus le voir.

Le reste, elle le gardait pour elle.

Je hochai la tête en l’écoutant. Tout cela, c’était bien mais ça ne me donnait pas mon compte. Une femme comme ça ne pouvait avoir mis une annonce sur un site aussi spécialisé et m’avoir encouragé quand je lui avais répondu sans avoir vécu autre chose que ces deux histoires somme toute assez lisses.

Je le lui dis.

Elle se raidit.