PAUL BELMONDO

Elle disait bien « momentanément » car une nouvelle venait de lui être annoncée: son contrat à durée déterminée dans la belle librairie où elle se rendait presque chaque jour, avait été d'emblée posé comme renouvelable. Toute assurance lui avait été donnée qu'il le serait. Or, elle venait d'apprendre qu'il ne l'était plus. Déménager alors même qu'elle n'avait plus d'emploi n'avait aucun sens. Elle s'était renseignée: à Annecy, la librairie où elle avait brillé ne demandait qu'à l'employer de nouveau. Elle allait quitter Paris. De toute façon, elle sentait bien qu'avec moi, elle était en disgrâce. Je ne la pardonnais pas. Elle, elle m'aimait. Elle m'aimerait même loin. C'était ainsi. Elle comprenait bien que le type de relations dans lequel nous étions engagés excluait toute réaction humaine comme elle en avait souvent. Elle regrettait.

Je lus son long message sur mon ordinateur et fis ce qu'il y avait à faire : je réagis vite.

Je l'invitai à prendre un café et choisit un lieu un peu désuet près du cimetière Montmartre. Elle pâlit quand elle me vit et m'offrit un visage craintif. D'emblée, je lui parlai :

-Tu dis vrai quand tu notes que les relations que nous avons ne sont pas conventionnelles car elles ne sont pas celles d'un couple. Ceci dit, tu l'as remarqué à tes dépens, elles ont leurs conventions...Je t'ai tenu à distance car tu le méritais et je te punirai encore. N'oublie pas que c'est toi qui l'as demandé...Si je te fais venir ici aujourd'hui, c'est parce que c'est aussi mon rôle de t'aider en pareil cas. Tu as bien signé un contrat, n'est-ce pas et avant de l'avoir signé, tu l'as lu ? Alors, tu as bien dû comprendre que je dois te venir en aide.

-En effet, je l'ai lu mais vous sembliez si offensé...

Elle semblait démunie : une petite fille.

-Tes problèmes ont une solution simple : tu veux la connaître ?

-Oui, bien sûr, Monsieur.

-Je vais t'installer chez moi. Tu seras mon humble servante, ma soumise. Tu porteras mon collier. Tu seras très contente, tu verras. Tends vers ce but...

-Je ne déménage pas, je ne retourne pas à Annecy.

-La réponse est « oui » ou « non » et elle est immédiate.

Je vis le visage d'Anna se transformer, passant de la tristesse à une joie presque extatique. Qu'on ne se méprenne pas, cependant : si elle était si heureuse c'est que ma proposition lui paraissait romanesque, en dépit de ce qu'elle avait pu lire ou commencé à vivre. Elle n'était pas du tout consciente de ce que j'étais en train de lui demander. L'eût elle été, d'ailleurs, elle eut reculé car je ne lui prévoyais pas des semaines d'installation faciles. Mais elle était crédule et dans ses rêves.

Elle se redressa pour me répondre et toute sa personne parut plus vivante :

-J'accepte, Monsieur.