Akhmatova

Mais, me direz-vous, pourquoi la traiter aussi bien après l’avoir souvent humiliée ?

Pourquoi faire venir tant de gens et ne pas aller la voir ?

Pourquoi l’installer dans l’oisiveté en lui rendant proche le luxe ?

Eh bien, il fallait bien avant d’être enfermée, qu’elle connut cette belle liberté ! Je me bornais à lui demander, dans ma grande mansuétude, le compte-rendu de ces journées : ressenti de massage, lecture, musique écoutée, promenade, petits achats. Je voulais qu’elle se sentît libre, détendue et que de fait, elle pensa être mon amante. Il ne pouvait en être autrement car elle était dans une sorte de parenthèse où tout prêtait à confusion.

Elle tomba dans un grand abandon. Bien que courtisée par ceux que je lui envoyais, elle était solitaire et se sentait vraiment à moi.

En somme, elle était prête…

Je sais, je sais bien que ce type de discours ne suffit pas…Une femme ne peut accepter un certain avilissement puis une telle élévation sans avoir une faille, un déséquilibre qui explique cela. Soit.

Je vous parlerai du passé d’Anna mais sans insistance et en m’appuyant sur ce qu’elle m’a dit.

Élevée par des parents qui s’étaient séparés, elle avait grandi un peu seule. Elle avait des demi-frères et des demi-sœurs : deux de chaque côté. Ils s’en tiraient mieux qu’elle car ils étaient dans des familles recomposées qui étaient restées unies. Son père qui avait vécu au Mans avec sa mère et elle s’était beaucoup éloigné puisqu’il vivait à Toulon. Pendant longtemps, elle l’avait peu vu et les rapports restaient distendus. Sa mère, quant à elle, avait déménagé à Laval, ville qui était, selon Anna, aussi mortifère que le Mans. Elle s’entendait plutôt bien avec sa mère mais peu avec son beau-père…Dans les deux cas, de toute façon, elle avait eu le sentiment qu’on ne la retenait pas, que la porte était ouverte et qu’elle pouvait partir si elle le souhaitait. De cela, elle avait souffert.

Jeune amoureuse, elle avait connu la trahison d’un amant parti en Australie. Il n’était pas revenu. Il ne la reverrait pas…

Elle aurait bien voulu se fixer avec un homme ou deux qu’elle avait croisé mais elle avait eu ce même sentiment de vacuité. On l’aimait bien, on l’aimait et puis on laissait la porte ouverte.

Pour le dernier homme, elle préférait se taire car c’était différent : elle ne voulait pas en parler.

Elle avait avec son fils un très beau lien. Leur affection mutuelle ne se démentait jamais. Quand il reviendrait des États-Unis où il séjournait, ils seraient tout autant complices que mère et fils. Cette idée la faisait sourire.

Évidemment, elle ne savait pas dire pourquoi à son âge, elle en arrivait à vivre une relation de soumission où elle allait être recluse mais une chose était sûre : elle l’accepterait.

Les portes ne seraient pas laissées ouvertes…

Elle devrait rendre des comptes, on la regarderait toujours.

On exigerait d’elle.

Elle le voulait.

J’arrête là ce discours. Il vaut ce qu’il vaut…

Je finis sur ces images d’Anna errant dans un beau quartier parisien discutant avec une esthéticienne, une coiffeuse, une masseuse, lisant des livres d’art et contemplant les œuvres de Danièle…