TRENTENAIRE

Quand elle pense à cette période, Nadia est mal à l'aise. Elle n'a jamais voulu dire à ce garçon combien le retour à Aix et à sa vie spartiate l'angoissait et combien il allait lui être difficile de se priver de tout. De toute évidence, il n'imaginait rien du mode de vie qu'elle avait. C'était un jeune homme généreux, qui voulait la garder à ses côtés tant qu'existerait entre eux un attachement mutuel. Aller la voir à Aix et la recevoir à Marseille coulait de source. Elle n'était pas sa première petite amie mais elle comptait bien plus que les autres. Il avait toujours envie de lui sourire.

Cette franchise qu'il avait, elle lui en était reconnaissante.

De son côté, elle avait fait l'amour avec deux garçons avant lui. Elle n'en gardait pas grand souvenir. Il avait réveillé son corps de toute autre manière, elle en était bien consciente. Et il avait embrasé son cœur...

A quelques jours de la rentrée universitaire, il a promis d'aller la voir rapidement et elle s'est engagée à lui rendre visite. Elle a cru ferme à ce qu'elle disait mais une fois refermée la porte du petit studio d'Aix, elle a compris que son histoire avec Clément allait être difficile. Elle ne supporterait pas qu'il la voit vivre si mal et qu'il lui propose de l'aider...

La deuxième année universitaire a commencé et elle s'est remise à travailler d'arrache-pied. Tout s'est accéléré.

Elle est allée à Marseille plusieurs fois mais quand Clément a voulu venir chez elle, elle a trouvé des prétextes variés. Le plus crédible étant des problèmes de santé de sa mère qui l'obligeaient à être absente de chez elle le week-end, elle a usé encore et encore de celle « bonne recette ». Clément était un garçon de nature chaleureuse et, pendant longtemps, même s'il a soupçonné quelque mensonge, il n'en a rien dit.

gGIRARDOT H

En décembre, Nadia, soudain excédée par sa vie terriblement bornée, a décidé de faire quelque chose qu'elle ne faisait jamais. Elle a hésité entre s'acheter un beau vêtement coûteux, quitte à se priver plus encore dans les semaines qui suivraient ou aller voir un spectacle et être très bien placée. Mais elle n'a retenu aucune des deux propositions, leur préférant une troisième qui lui passait par l'esprit : se rendre dans un endroit inattendu.

Elle a choisi un bar chic, jusque là inconnu d'elle et situé en plein centre d'Aix, là où vivent ceux qui ignorent les problèmes d'argent. Il y avait là un homme élégant vêtu d'un cossu pardessus noir et d'un costume gris. Il venait d'entrer dans les lieux et avait au cou une écharpe de cashmere rouge. Il avait belle prestance. Elle l'a vu à la façon dont il a ôté son pardessus et son écharpe et a jeté un regard au serveur en s'installant au bar. IL a eu un mouvement de tête inimitable. Ce genre de mouvement qui marque une distance sociale....

Elle a vu le serveur lui parler avec animation mais aussi obséquiosité.

Elle, elle a commandé un thé nature en prenant un air lointain. Elle portait ce qu'elle avait de mieux : un pull à col roulé noir, une jupe fluide gris et noir et une veste d'hiver noire trouvée en dépôt vente, une des rares fantaisies qu'elle s'était autorisée avec cette entrée de l'hiver ;

Il était dix-heures. Elle sirotait son thé. Elle avait convenu avec elle-même de ne pas donner le change en prenant un livre et regardait « ailleurs ». Les minutes passant, cela s'avérait difficile car mis à par l'élégant notable du bar, qui bavardait avec le serveur, tout le monde était accompagné. Elle était donc la seule à ne parler à personne.