Café-Paris

Isée, jeune enseignante, rencontre un Américain qui veut des cours de français plutôt inattendus...

Je le rencontrai une première fois dans un café en bas de chez lui. Ce fut rapide.

-Isée Cendre, c’est vraiment votre nom ?

-Oui, pourquoi ?

-C’est un joli nom. Je le trouve inattendu et musical.

-Oh merci !

-Madame Cendre. C’est bien « madame » ?

-Mademoiselle.

-Très bien.

Il s’enquit de mes disponibilités et un rapide premier rendez-vous fut fixé. Je devais aller chez lui. Je ne pouvais qu’en être rassurée car recevoir ce bel homme sûr de lui dans un décor aussi minimaliste que celui de mon studio aurait très certainement écourté l’expérience, d’autant que je vivais près des Invalides, ce qui supposait qu’il ait fait un long parcours. Je fus étonnée du décor dans lequel il évoluait. C’était une sorte de nid douillet petit-bourgeois qui ne lui correspondait pas du tout. J’oubliai un moment qu’il logeait dans un appartement prêté et il dut me le rappeler. Chez lui, il aurait l’occasion de m’en parler, ce n’était pas du tout comme ça. C’était un esthète qui avait construit un décor à sa mesure, mélangeant les styles et assemblant des couleurs inattendues sur les murs. Je découvrirais plus tard, quand il me montrerait des photos, la beauté de l’univers dans lequel il évoluait et j’en serais ravie. Pour l’instant, il me semblait peu fait pour ses lourds meubles « contemporains » qui encombraient les pièces et pour ses « tableaux abstraits » aux couleurs agressives. Ce bel homme soigné au regard aigu y semblait si décalé ! Mais bref, je reviens à mes quatre premières « leçons » qui prirent le tour de conversations à la fois informelles et structurées. Il est clair que, tout en lui donnant toute latitude pour parler de ce qu’il voulait, je surveillais discrètement. Il parlait bien, ne manquait pas de vocabulaire mais, à l'évidence, il ne pratiquait pas assez. Son évidente intelligence le rendait habile de sorte qu’il pouvait donner le change jusqu'à un certain point. A priori, ça ne lui convenait plus !

Chacun faisant passer un test à l’autre, il me fit comprendre que de son côté il était concluant. J’étais vive, imaginative et lui plaisait. De mon côté, je le trouvai si original et si imposant qu’à l’évidence, je voulais emporter la partie ! Il est dit dans les revues de psychologie que le corps parle pour soi, trahissant l’hostilité ou le désir. Je n’étais pas quelqu’un de très sexuée physiquement. J’entends par là que j’avais les hanches étroites, une poitrine menue et une silhouette passe-partout. N’étant amoureuse de personne et m’étant depuis quelques temps repliée sur moi-même sans en éprouver de désagrément, je n’imaginais pas que face à cet Américain grand et brun plein de prestance, je pourrais apparaître autrement que comme une jeune femme sage et bien policée. Or, le désir physique sortait littéralement de moi. Si je n’en eus pas d’abord conscience, lui s’en rendit compte et mesura le paradoxe qu’il représentait. Sans être efféminé le moins du monde, il laissait paraître à certains signes qu’il n’aimait pas les femmes et que ses goûts étaient autres. Je mentirais en disant que je n’avais rien perçu. Malgré tout, cela ne m’empêcha pas de le désirer en secret. Je saurais plus tard qu’il avait dû éconduire plusieurs autres candidates qui s’étaient brusquement départies de leur réserve. Il s’entendait fort bien avec les femmes qui cultivaient l’amitié avec lui et en ce cas, il était homme de confiance. Concernant les autres, il ne s’apitoyait pas. Il les écartait sachant que le scénario était immuable. Elles commençaient par le désirer et fondaient sur lui des espoirs d’autant plus chimériques qu’ils se nourrissaient de sa prestance physique et de son apparente bienveillance avant d'être déçues. Pour lui, c’était fastidieux…

CAFE PARISIEN 3

Bien sûr, j’étais encore bien loin de tout cela et m'efforçai au fil des séances de calmer mon désir. De toute façon, j’étais heureuse que ma façon de faire lui ait plu et qu’il souhaite travailler avec moi. Je pensais sottement que nous maintiendrions le même rythme de cours et la même façon de faire mais il me surprit. Oui, je le répète,  Philip Hammer me surprit.

-Si je vous engage, ce n’est pas pour suivre des cours traditionnels…

-Oh mais j'ai essayé d'être variée !

-Laissez-moi parler, Isée !

-Oh, pardon.

-Je voudrais que nos rencontres soient organisées autour d’histoires étranges que vous me raconteriez…

-Des histoires ?

-Inventées par vous.

-Comment cela ?

-Je vous ai observée. Je suis sûr que vous êtes imaginative. Je suis venu en France parce que je me devais de faire une pause. Je ne vous dirai pas pourquoi mais sachez que c’était important que je quitte New York pour un moment. Je ne veux plus de cours de français traditionnels. On peut faire autrement…

- Des histoires, vous dites ?

Il paraissait soudain exalté.

-Je vous donne des thèmes. Vous faites une belle histoire. On se voit une fois par semaine et on passe plusieurs heures ensemble. Vous racontez…

-Mais vous, que faites-vous ?

-Moi, mais je participe à votre histoire…Je ne vais pas être muet. « Muet », c’est bien cela.

-Oui.

Il me regardait de telle façon que de nouveau, tout en me sentant bien sage, mon corps lui lança un appel. A mon insu, il le capta et comprit que je dirais oui. Bon prince, il me dit pouvoir attendre plusieurs jours avant de me donner les trois mots sur lesquels je devrais m’appuyer. Il était repassé à l’anglais et utilisait un vocabulaire tout à la fois scintillant et précis. Me tenant droite devant lui, je mesurais l’étrangeté de sa proposition tout l’en ayant déjà acceptée. Ne voyant pas la nécessité d’attendre, je lui demandai les trois mots. Il sourit et dit en français :

-Jeune Américaine, Boston. Choix difficiles. Ah j’oubliais…Dix-huitième siècle.

Je hochai la tête et le laissai. Dans la rue, j’avais mille étoiles dans les yeux. J’allais raconter des histoires à Philip Hammer, Américain nanti plein de classe qui avait momentanément choisi Paris comme port d’attache et, bien que ne sachant pas comment j’allais m’y prendre pour capter son attention et mériter son intérêt, j’étais ravie.