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Ruth Sheridan

La première femme

Isée donne des cours de français à Philip Hammer, américain en vacances à Paris. Les méthodes traditionnelles ne lui suffisant plus, il demande à Isée de lui faire le portrait de trois femmes américaines à trois époques différentes. Bien sûr, il l'aidera...La proposition est alléchante mais Philip très scrupuleux. Isée a fort à faire...

Je travaillais assez loin de chez moi et butais vite sur un emploi du temps chargé. Comme je l’ai déjà signalé, j’enseignais depuis quelques temps dans une école de langue tous les matins ainsi que deux après-midi par semaine et tant que j’avais vécu dans le cinquième, j’avais trouvé la tâche lourde mais gérable. Je pouvais, pour ainsi dire, aller au travail à pied. Ma séparation d’avec Paul m’avait contrainte à déménager et, ne voulant pas me heurter à de grandes difficultés financières, je m’étais rabattue sur ce petit studio aux Invalides, que mes parents me louaient. Je m’en arrangeais mais constatais que je n’avais plus autant de temps pour moi. Travailler dans une école de pointe, c’est bien mais cela supposait d’assister à de longues et nourrissantes formations. Attendu qu’elles étaient très régulièrement programmées, où trouverais-je du temps pour mon Américain ? La question n’était pas oiseuse ; il me suffisait de me remémorer son visage à la fois massif et harmonieux pour le savoir. Je ne devais rien négliger…

L’image de Ruth Rendell s’imposa très vite à moi. En 1772, elle avait trente ans et avait épousé à l’âge de dix-huit ans un entrepreneur du nom de Jonathan Sheridan dont elle avait quatre fils. Sheridan était un homme solide à la tête bien faite. Commerçant, il travaillait en liaison étroite avec le port de Boston et s’agaçait, comme beaucoup, des vexations permanentes que la couronne anglaise faisait subir à ses treize colonies en général et à Boston en particulier. Voilà quelqu’un qui, quelques années avant la guerre d’indépendance, n’hésiterait pas à s’insurger contre le colonisateur. Une femme inconsciente de sa beauté, puritaine et soumise, un mari haut en couleur doté d’un vigoureux sens de la justice, voilà ce que seraient mes personnages de départ. Il m’en fallait un troisième, qui incarnerait la tentation. Serait-ce un de ces Américains favorables à la tutelle anglaise, ce qui, pour Ruth, constituerait une tradition ? Ou bien, l’un de ces Bostoniens en colère, qu’elle rencontrerait pas le biais de son mari et dont elle tomberait follement amoureuse ? Sur ce point, j’hésitais encore mais il me restait plusieurs jours pour me décider.

Dans le métro, à la pause déjeuner, en faisant mes courses, je peaufinais mon histoire et, bien sûr, dès que je le pouvais, je m’informais chez moi de la Boston du dix-huitième siècle. Bien que vivant à New York, Phillip m’avait y avoir passé sa jeunesse. Il était cultivé et devait, manifestement, bien connaître l’histoire de sa ville. Il me fallait donc éviter tout impair. Je collectais donc ce que je pus comme renseignements et m’attachai aux figures de John Hancock et de John Adams…

Cependant et malgré tous mes efforts, je n’arrivai qu’à une histoire d’amour des plus sommaires et je dus annuler mes rendez-vous du dimanche et bâcler mes préparations pour consacrer une journée entière à la mise au point de mon récit. Il était hors de question que je me discrédite face à cet Américain qui m’en imposait tant et, je dois le dire, me troublais.

Quand j’arrivai chez lui, comme prévu, un lundi après-midi, je vis qu’il avait fait des changements dans la pièce principale ; Il en avait retiré les très convenues nature-morte pour les remplacer par des tableaux abstraits contemporains aux couleurs vives, modifié la disposition des meubles et posé des jetés de belle tenue sur les canapés. En outre, il avait acheté des fleurs fraîches, des roses notamment. De couleur jaune, elles rendaient joyeux

-Bruce est un homme charmant mais il est terriblement vieux-jeu ! On dit comme ça, en français « vieux-jeu » ?

Il riait et je dus lui dire que oui.

-J’ai changé la décoration. Comme cela, ce n’était plus possible…Je l’ai fait pour moi mais aussi pour vous. Comment avoir envie de raconter une histoire dans un salon aussi laid ! Impossible. C’est mieux, non ?

Oui, indéniablement, cela l’était mais j’avoue que je n’aurais rien dit s’il n’avait rien fait.

Il m’indiqua où m’installer et je me lovais dans un fauteuil profond qu’il avait manifestement trouvé dans une autre pièce. Il y avait du café (à l’américaine, c’est-à-dire très allongé et très chaud), des jus de fruits et des biscuits. Je ne tenais pas à me laisser tenter car je craignais d’être distraite et je commençai donc mon récit.

-Elle s’appelle Ruth Rendell. Elle est née en 1740 à Boston d’un pasteur luthérien austère mais d’âme généreuse et d’une femme au foyer à la fois stricte et maternelle. Elle a quatre frères et est la seule fille de la famille. Cela la rend fière car elle est unique mais la barre est placée très haut pour elle. Ses parents sont suffisamment ouverts pour lui procurer une éducation qui dépasse celle qu’on donne généralement aux jeunes filles de sa catégorie sociale. Son père étant d’ascendance allemande, elle a appris cette langue et s’y exprime de façon correcte. On l’a laissé lire plus que de mesure et on ne l’a instruite sur l’histoire et la géographie de l’Angleterre, pays d’autant plus important pour elle que les treize colonies américaines dépendent de la couronne anglaise. Là, c’est l’ascendance maternelle qui a joué son rôle. Ruth est donc, à seize ans, une jeune fille qui a la tête bien faite et est pleine d’à-propos. Elle est pieuse sans être bigote, se montre curieuse de tout mais tient son rang. Elle est si fraîche et si drôle parfois qu’il est impossible de lui tenir rigueur de quoi que ce soit. En outre, elle a de beaux cheveux brun-roux, un visage d’un ovale assez pur, de grands yeux marron ornée de longs cils et un teint très frais. Ses parents, qui ont élevé quatre garçons avant elle, ont du mal à être sévère à son encontre. Elle a un frère aîné qui sera pasteur comme son père, un autre qui souhaite être médecin et deux autres qui sont tentés par le négoce. On n’attend pas d’elle qu’elle ait une profession mais qu’elle fasse un bon mariage. Elle peut y prétendre. Son père a beau être pasteur, il n’est pas pauvre et jouit d’une grande respectabilité. Le mariage qu’il a contracté a contribué à renforcer sa position sociable. Elle n’est pas florissante mais elle est tout à fait enviable.

Philip me jeta un regard songeur.

-D’accord. Parlez-moi un peu de Boston.

-En 1757, au moment où Ruth a dix-sept ans, c’est une ville prestigieuse, la troisième en population derrière Philadelphie qui vingt-huit mille habitants et New York, qui en a vingt et un mille.

-C’est exact. Il y a seize mille habitants à Boston à cette époque. Le port reçoit les produits de la Grande-Bretagne. Il expédie les productions des colonies du sud et du centre : il y a du riz et du tabac et d’autres choses encore…

-Oui, de l’indigo

Il attendait que je poursuive.

-Boston fait du commerce avec les Antilles. Elle exporte du bois, de la farine et de la viande. Elle exporte aussi du poisson. Ses marchands reviennent avec du sucre et du rhum, entre autres. Le port de Boston a commencé à se développer au dix-septième siècle. La construction navale s’est beaucoup développée mais aussi la métallurgie, l’industrie textile et la pêche. Les distilleries sont nombreuses. Cet essor économique colonial a beaucoup enrichi une classe de marchands et suscité des vocations…