GUERRE IND2PENDANCE

Créer un personnage qui pourrait au centre d'un roman ou d'un film, c'est travailler sa profondeur et le mettre dans un contexte. C'est à quoi s'emploient la Française Isée Cendre et l'Américain Philip Hammer...

Très bien Isée mais et Ruth ? Quelle conscience a-t-elle de cela ?

-Je vous l’ai dit, elle est née dans une famille cultivée. Ses frères font tous des études. Les familles bourgeoises envoient leurs enfants faire leurs études à Harvard ou à la Boston Latin school.

-Et le pasteur Rendell peut y envoyer ses fils ?

-Deux d’entre eux.

Il me sourit.

-Vous êtes adroite.

-Ruth a un fiancé. Il s’appelle Thomas Sheridan. Il a vingt-neuf ans et il le fils d’un commerçant influent qui fait de bonnes affaires.

-Elle n’est pas assez riche…

-Mais si ! Madame Rendell mère a vécu enfant en Angleterre. Une vieille parente l’a élevée. Cette femme meurt sans héritier direct. Ethel, la mère de Ruth, lui a toujours écrit. De cette femme solitaire et bienveillante, il lui arrive de l’argent. Elle le garde pour le mariage de sa fille.

Il s’amusait et hochait la tête.

-Je comprends. Sheridan entre en scène.

-Oui et il est amoureux.

-Vous savez, il y a des femmes qui écrivent en Amérique…Certaines ont choisi les Amish, d’autres la guerre de Sécession…

-Vous essayez d’être moqueur, Philip ! Ce n’est pas loyal…

-Poursuivez.

-Elle a dix-sept ans quand elle se marie. Il la trouve plus que jolie et adore qu’elle soit cultivée, car elle l’est. Il est assez beau garçon, lui-même. Pour l’époque, il est grand. Il est mince aussi et soigne son apparence. Il a hérité de son père un incroyable flair pour les affaires et cette aptitude qu’il a à conclure les bons marchés le fait très vite monter socialement. Sheridan, cependant, est un patriote. Il n’aime guère la tutelle anglaise et admire ses compatriotes américains qui, d’ores et déjà, ont bravé le monarque britannique.

STAMP ACT

-1765 : le Stamp Act ? Je suis Bostonien de naissance, ne l’oubliez pas !

-Je ne l’oublie pas. La Grande-Bretagne a promulgué le Stamp act à la date que vous indiquez puis, en 1767, les Townshend Acts. Ils permettent à l’Angleterre de taxer abondamment les treize colonies d’origine. C’est chose facile puisque, pour les habitants de ces colonies, il n’existe aucune représentation au parlement de Westminster. Les Américains, eux, ne l’entendaient pas de cette oreille puisque selon, eux, un territoire non représenté ne pouvait être taxé. L'un des protestataires était John Hancock et en 1768, sa petite corvette, Liberty, fut saisie et il fut accusé de contrebande. Il fut alors défendu par John Adams  et l'affaire fut classée sans suite.

-Est-ce que Sheridan a fait de longs discours à Ruth, lorsqu’ils se sont mariés ?

-Non. Il lui a fait des enfants, trois, coup sur coup. Trois fils. Il n’a rien de spécial pour contrarier la nature, ensuite mais le corps de Ruth, soudain, n’a plus paru fécond. Plusieurs années ont passé et il s’est mis à regarder sa femme autrement. Elle lui paraissait si sage au départ qu’il aurait pu être refroidi par elle si elle n’avait été aussi avenante et aussi jolie.

-Elle ne l'est plus autant ! 

-Tout est affaire de regard. Elle a changé en mûrissant et depuis que ses traits sont plus accusés, les rondeurs de la jeunesse ayant quitté son visage, il la trouve à la fois plus affutée et plus désirable. Là, alors qu’elle a trente ans, il s’ouvre à elle de la pesanteur anglaise, de ces lois nauséabondes et du désir qu’il a de voir naître une nation américaine. Elle l’écoute toujours avec attention et il s’étonne, après s’être écarté d’elle, de la désirer de nouveau. De ce désir, naît une petite fille prénommée Diane. Les fils de Ruth et de Thomas se nomment Abraham, Samuel et John.

-Tout cela reste très moral.

-Oui, d’autant que la situation financière du ménage Sheridan s’est considérablement améliorée. Ils vivent dans l’aisance désormais et jouissent d’une grande réputation de vertu.

-Alors d’où va venir le problème ? Car il y en aura bien un, sinon pourquoi me présenter la vie d’une femme aussi ennuyeuse ?

-Mais elle ne l’est pas du tout, ennuyeuse ! Ruth épaule son mari et croit en lui. Elle a trente-deux ans et ne s’estime plus jeune, ce qui, compte-tenu des critères de l’époque, est vrai. Souvent son époux lui demande d’organiser des dîners où défilent non seulement la bonne société mais ceux qui trouvent excessif l’orgueil britannique. Le roi George III dirige un royaume qui a de gros problèmes de trésorerie et il décide d’augmenter les taxes qui frappent les colonies. Le thé était un des produits qui était très taxé et cette excessive taxation était devenue un sujet de discorde entre la métropole et ses colonies. John Hancock, que Thomas Sheridan admire, propose un boycott du thé de Chine vendu par la Compagnie des Indes orientales. C’est une excellente idée car dont les ventes dans les colonies passent de 145 000 kg soit 320 000 livres à 240 kg soit 520 livres. Le souci est que favoriser la Compagnie anglaise, le gouvernement britannique décide d’autoriser la vente de thé aux colonies américaines sans paiement de taxe. De fait, les marchands indépendants sont ruinés. Parmi eux, se trouve William Beckford. Il a l’âge de Ruth, est veuf et plein de morgue. Il n’accepte pas sa défaite. Les Sheridan le reçoivent à diner à plusieurs reprises. Beckford croit si fort à la providence qu’il n’estime pas sa ruine totale même si le coup a été rude. Il s’allie à Thomas Sheridan et tous deux font du commerce ensemble. Il est difficile de savoir qui, en ce domaine, l’emporte sur l’autre.

-Et Ruth ?

-Elle a conçu l’amour comme un devoir et n’a regardé quelqu’un d’autre. Seul son mari a compté. Cependant, sans qu’elle en ait conscience d’abord, Willliam va la troubler. C’est d’ailleurs un trouble réciproque…L’un et l’autre, cependant, ont les yeux tournés vers l’histoire. La presse de l’époque s’empare de cette querelle entre la puissante Angleterre et ses colonies.

A New York, des affiches de The Alarm sont placardées. Elles critiquent la Compagnie britanique des Indes Orientales et militent en faveur des libertés commerciales américaines. Un homme tel que John Dickinson appelle au boycott de la Compagnie. Les marins qui tentent de débarquer le thé sont passés au supplice du goudron et des plumes. Ne sachant comment convaincre Ruth de son amour naissant, William lui écrit des lettres au contenu « neutre » dans lesquelles il s’épanche sur la situation. Croyant qu’elle est en paix avec sa conscience, Ruth lui répond sur le même ton et affirme qu’elle prie pour lui. Six navires chargés de thé arrivent dans divers ports américains…

-Oui, je le sais bien. L’un arrive à New York, l’autre à Philadelphie et le dernier à Charleston. Ah non ! J’en oublie trois à Boston ! Les colons empêchent que le thé soit débarqué et ceux qui ne sont pas à Boston doivent repartir vers l’Angleterre avec leur cargaison. Le gouverneur de la ville interdit aux bateaux de repartir sans avoir effectué leur livraison…

-Bon mais Ruth ? Cela lui suffit-il ?

-Non, les jours passent et un amour dont elle ne croyait pas capable l’enchaîne à cet homme qui est l’associé de son mari. Elle ne se reconnaît pas. Elle est Ruth Sheridan, celle dont les deux fils aînés sont déjà pensionnaires dans une pension huppée de la ville et dont le troisième garçon promet d’être lui-aussi un brillant élève. Elle adore ses fils et vénère la grâce et la beauté de sa petite fille. En outre, elle ressent pour son mari admiration et estime. L’amour qu’elle éprouve pour Beckford a un goût amer, d’autant qu’elle est persuadée qu’il ne saurait vraiment s’intéresser à elle : elle a déjà trente-deux ans ! Mais il va, selon elle, se comporter en héros et elle va basculer !

-Les Fils de le Liberté…

boston tea couleurs

-Oui ! Le 16 décembre 1773, soixante Bostoniens grimpent à bord des trois navires que le gouverneur maintient à quai. Ces navires se nomment le Dartmouth, le Eleanor et le Beaver. Les Bostoniens se sont déguisés en Amérindiens, de la tribu des Agniers. Ils suscitent la terreur à l’époque ! Entre dix-huit et dix-neuf heures, le plus silencieusement possible, ils ouvrent les tonneaux et jettent à la mer trois cent quarante-deux caisses de thé. Les navires ne souffrent d’aucune avarie. Rien n’y est détruit intentionnellement mais quarante-cinq tonnes de thé sont jetées à la mer, ce qui représente une perte énorme pour l’Angleterre.

Philip me regardait, incrédule.

-Beckford s’est déguisé en indien, n’est-ce pas ?

-Oui.

-Et Sheridan ?

-Non !

-Alors, c’est l’amour fou !

-Elle est galvanisée par ce qu’il a fait et elle confond amour et admiration. Enfin pendant un temps car elle finit par se rendre à l’évidence.

-Lui-aussi ?

-Je vous l’ai dit.

-Et concrètement ?

-Mais justement, rien ! Le gouvernement britannique est si furieux que le port de Boston est fermé pour un temps. Sheridan considère toujours William comme son associé et ami. Ils participeront à une deuxième partie de thé en 1774 et feront front commun jusqu’à la guerre d’indépendance où ils prendront faits et causes pour l’Amérique ! Au passage, ils mépriseront la Compagnie britannique d’avoir abandonné le commerce du thé pour celui –ô combien plus lucratif- de l’opium produit par l’Inde et la Chine.

-Et elle ?

-Elle va se consumer pendant quatre ans à peu près avant de revenir à son mari de façon définitive.

-Ah bon et pourquoi ?

-Beckford trouvera une héritière.

-Non.

-Non ?

-Non.

-Bon, alors une maladie l’emportera.

-Possible et de meilleure morale.