UNE ISEE

 

Isée Cendre donne des cours de français à Philip Hammer mais ceux-ci sont particuliers : ils créent des personnages de femmes américaines. Ici, Ruth Sheridan, une Bostonienne contemporaine de la guerre d'indépendance.

J’avoue que je n’avais pas grand-chose de plus à lui dire et je pensais qu’il s’en contenterait car je n’avais pas compris son but. Ce que je racontais était une base de travail et à partir de celle-ci, nous pouvions lui et moi, construire une vraie histoire et non un rapide récit. Il fallut donner vie à la famille de Ruth, à son enfance et à son éducation. Il fallut dessiner les grandes lignes de son mariage, de la célébration de celui-ci à la découverte de ce qu’elle estimait être « sa trahison » en passant par son ressenti en fait de sexualité, son expérience de mère et la manière dont on avait pour elle façonné une vie sociale. Je dus lutter pied à pied avec Philip, qui imposait parfois ses idées mais savait aussi reconnaître la justesse des miennes. Nous dûmes donner une identité aux parents de Thomas et une vraie consistance aux enfants du couple, qui n’étaient guère que des silhouettes. Enfin, il fallut coller aux événements historiques, leur donner vie et couleur et faire coïncider le chemin intérieur d’une femme qui s’éveille à la vie politique et aux mouvements de l’histoire d’une manière secrète, puisque l’époque et la façon dont les femmes y sont perçues empêchent de soupçonner qu’elles puissent avoir un quelconque jugement en la matière…

Au bout de trois heures de dur labeur, nous y étions à peu près et mon Américain me dit qu’il allait coucher par écrit l’histoire que nous avions mise sur pied. Je devrais, pendant la semaine, y faire les additifs que je jugerais nécessaires et j’avoue que cette idée m’enchantait. Nous avions bu pas mal de café et c’était l’heure maintenant du vin pétillant. Il m’offrit une coupe de champagne. Nous étions souriants et je ne cessais, en rentrant chez moi, de penser à cette Ruth Sheridan qui était si peu consciente de son charme, de son intelligence et de l’amour qu’elle savait faire naître. Car bien entendu, Beckford, au moment de la guerre, ne mourrait que d’amour…

Il faudrait bien imaginer leurs lettres à l’un et l’autre et voir ce qu’ils avaient réussi à faire passer…Entre les lignes !

Nous nous quittâmes ravies et je me félicitai d’avoir accepté de donner à cet Américain dont je savais si peu de choses des cours aussi originaux !