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Si Isée Cendre, jeune enseignante, a pris beaucoup de plaisir à donner des cours de français à l'Américain Philip Hammer, elle en éprouve un plus grand encore à créer pour lui des personnages féminins. Ruth Sheridan, jeune femme puritaine est la première de ses créations...

Ajouter çà et là aux fragments qu’il m’envoyait des descriptions ou de brefs dialogues ne me posa pas grand problème. J’avais de toute façon la tête un peu ailleurs. Mars arrivait et avec lui, un changement de semestre. Une classe partait et une autre se constituait. Quitter des étudiants avec lesquels j’avais six mois durant noué des liens divers me coûtait toujours beaucoup. Il m’arrivait de me lier d’amitié avec certains d’entre eux et de les rencontrer en dehors des cours pour un jogging, une exposition ou encore un déjeuner à l’extérieur. Organisant de temps à autre des fêtes chez moi, il m’était aussi arrivé de convier certains d’entre eux à des soirées qui pouvaient s’étirer jusqu’à l’aube mais c’était quand je vivais dans le cinquième. Je dois avouer que l’exiguïté de mon logement aux Invalides rendait depuis quelques temps ce type d’invitation délicat. A quatre dans un périmètre réduit, on ne savait déjà plus que faire…Pour en revenir à mon sujet, je dirais que chaque fin de session faisait l’objet d’au revoir sans fins à l’encontre de ceux qui quittaient la France ou d’encouragements pour ceux qui changeaient de niveau. Pour ma part, je m’occupais depuis longtemps du niveau supérieur, de sorte que j’avais vu repartir chez eux  bon nombre de mes étudiants. Ils avaient gravi les uns après les autres tous les niveaux existants dont ils avaient besoin (certains restaient deux ans) ou alors ils partaient s’inscrire dans une université française. Que de moments de bonheur avec mes élèves ! Que de joie au milieu de ceux qui s’exprimaient déjà bien et savaient jouer des contrastes d’une langue !

Cette fois-ci, je m’étais décidée pour un niveau intermédiaire ou plutôt je m’y étais trouvé contrainte, les répartitions de cours entre les différents enseignants se devant être équilibrée. J’aurais donc en charge un niveau comprenant une quinzaine d’étudiants beaucoup plus démunis en français que ne l’étaient ceux que je quittais. Avec l’été, l’école, comme tous les ans, verrait grossir considérablement son nombre d’élèves et j’interviendrai aussi pour quelques cours avec des apprenants souvent plus préoccupés de profiter des joies estivales de la vie parisienne que de faire de réels progrès…Mais nous n‘en étions pas encore à l’été et je me contentais d’être contente. Je ne ferais cette semaine-là que rencontrer individuellement mes futurs étudiants et diner çà et là avec ceux des anciens qui le souhaitaient. Restait cette histoire que Phillip Hammer et moi mettions sur pied. Là encore, j’étais très satisfaite. A Ruth, Thomas et William, il m’était loisible de consacrer beaucoup de temps.

Je me concentrai donc tout d’abord sur les lettres que la toute jeune Ruth avait écrites à son futur mari. Le puritanisme de la jeune fille y était certes perceptible mais elle  montrait en même temps une nature joyeuse et spontanée.