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Personnage fictif conjointement créé par l'Américain Philip Hammer et la Française Isée Cendre, Ruth, jeune fille de la bonne société bostonienne, fait un riche mariage avant de rencontrer la tentation de l'amour en la personne d'un associé de son amour et l'engouement politique au moment de la guerre d'indépendance...

Un de ses premiers messages disait en substance :

-« Mon cher Tomas, je me suis entretenue avec maman pour savoir quel tour donner à ma lettre et j’espère que rien dans celle-ci ne vous choquera. Voyez-vous, je suis née dans le quartier de Fenway et j’y vis toujours. J’adore la grande maison familiale où nous vivons et il n’est rien de tel pour moi que de voir papa s’enfermer dans son bureau pour préparer ses sermons. Vous ne pouvez imaginer quelle joie cela me donne ! Il a l’air si modeste quand tout est prêt. Je pense qu’il cache sa fierté ! Je sais que vous vivez depuis un certain temps dans le quartier de Beacon Hill. Je suis déjà allée dans votre quartier pour des promenades familiales et je l’ai beaucoup aimé. La famille est le lieu de toutes les naissances et de tous les succès. On me l’a beaucoup répété et mes frères, qui font de bonnes études, ont eux-aussi reçu ce message. Ils croient dur comme fer que la vie est souveraine et que Dieu nous aime et nous aide. J’ai parlé de mes fiançailles avec vous avec maman. Elle dit que je ne dois pas être trop impétueuse quand je vous écris ou simplement quand je parle de vous. Mais il y a un lutin en moi et il veut toujours rire ! C’est pourquoi, vous devez me contrer si je passe les bornes ! Je sais que vous êtes un homme patient et très éduqué. Vous saurez trouver les mots qui m’apaisent…Je veux que vous sachiez tout de moi. Mes parents m’ont donné une bonne éducation et m’ont préparé au mariage. Je peux être une jeune fille sage et parler de ce que j’ai vu et lu mais en même temps j’aime tant rire et chanter. Oui, j’aime chanter c’est pourquoi j’ai pris des cours à la maison. Oh, rassurez-vous, en société, je ne pousse pas la chansonnette facile. Maman ne le permet pas. Vous n’aurez jamais honte de moi car j’ai un petit répertoire tout plein de choses très sages. Mais moi, je suis gaie comme un pinson. Quand je vais à la cuisine et que nos deux servantes chantent et bien je les écoute d’abord et bientôt nous sommes trois ! Que voulez-vous, ces airs sont jolis et j’aime à les interpréter. Mais je m’arrête là car maman va me morigéner et vous, peut-être, ne trouverez pas mes côtés fantaisistes à votre goût ; Ce que je sens de vous, c’est que vous me conseillerez toujours avec douceur et bienveillance. Soyez-sûr que je suivrai vos conseils… »

J’imagine que le futur époux de Ruth fut ravi par tant de candeur. Cette jeune fille portait, selon lui, un prénom prophétique : en hébreu, en effet, Ruth signifie « compagne ». Elle semblait d’emblée lui accorder une telle confiance qu’il eut l’intuition qu’elle serait sienne, vraiment sienne, donnant alors toute sa signification à ce prénom dont il ne savait si ses parents l’avaient choisi à dessein. La confiance et la fidélité inondaient de toute façon cette famille. Quand il vit à quel point étaient solides les mariages des frères de son épouse, il  fut convaincu que le sien aurait des bases très solides.

J’inventai une seconde missive de Ruth. Elle s’adressait de nouveau à son mari mais cette fois, elle avait pris de l’âge et avait été mère plusieurs fois.

« Mon cher époux, vous m’honorez vraiment de votre confiance en me livrant vos pensées. Vous êtes négociant et je sais combien votre profession est devenue difficile depuis que nos maîtres anglais font preuve d’une autorité que vous jugez, très à propos, déplacée. Il ne s’agit pas tant de faire des affaires (et Dieu sait à quel point pour ce qui concerne le bois, la farine et la viande, vous n’avez pas votre pareil), il s’agit de travailler de manière gratifiante. Entre ces taxes, ce discret mépris et ces ordres qui s’enchaînent, voilà qui est difficile ! Dieu est votre guide et je ne doute en aucun cas de sa probité. Il saura vous faire trouver l’attitude la plus juste mais aussi la plus ferme vis-à-vis des Britanniques qui traitent avec tant de légèreté les hommes d’affaires bostoniens ! Quant à moi, vous savez que je vous accorde depuis longtemps déjà tout mon soutien. N’hésitez pas à le solliciter si la fatigue et la lassitude parviennent à attaquer votre solidité et votre bon sens. Ruth est votre alliée quoi qu’il en soit.»

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Pour tout dire, Ruth, je l’adorais. Comme dans sa jeunesse, elle brûlait de dire vraiment ce qu’elle pensait mais elle se mordait la langue. Ce n’était plus en elle le lutin qui voulait montrer toute sa drôlerie mais la femme avisée qui se souvenait des sermons de son père sur l’honnêteté et la droiture. Elle ne pouvait se permettre de dire à son mari de ne jamais manquer de fermeté, alors elle prenait d’autres biais. J’imagine qu’à son insu, elle lisait les gazettes qu’il avait abandonnées dans son bureau et qu’elle était bien plus au fait des contraintes imposées à Boston par l’Angleterre qu’il ne le supposait. De plus, lors des dîners qu’elle organisait pour lui avec la bonne société bostonienne, elle était aux aguets. Elle ne perdait pas une des paroles des hommes concernant la stupide et provocante intransigeance de la couronne britannique, tout en gardant son air mondain. Cette oppression et cette colère montante des commerçants américains, elle l’avait comprise et elle était contente quand elle sentait chez eux un désir de vengeance. Bien sûr, elle ne disait rien et faisait mine de ne pas s’intéresser à ce qui lui parvenait de ces débats. Mais au moment où, après le diner, les hommes se retrouvaient entre eux et qu’elle rejoignait les femmes, elle bouillait intérieurement. Il était clair qu’un conditionnement moins fort et une époque différente auraient eu raison de sa réserve en lui faisant afficher avec force ses convictions. En 1770, il lui était impossible de les clamer, aussi utilisait-elle des biais adroits qui lui permettaient de rester informée. Le très à cheval sur les principes Thomas Sheridan n’était pas vraiment dupe. Il aimait avoir une femme instruite qui n’en pensait pas moins mais savait rester à sa place. Aussi appréciait-il les messages cachés qu’elle lui envoyait dans des lettres parfois très factuelles…