Ruth Sheridan.

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Ruth Sheridan vit dans une Boston qui connaît encore la domination anglaise. Mariée à un homme d'affaire, elle est si aveuglée par son sens du devoir qu'elle ne réalise pas qu'elle est en train de s'épendre de l'associé de son époux. Personnage fictif, doublement crée par l'Américain Philip Hammer et la Française Isée Cendre, Ruth est une image de la dignité.

Je ne vais pas m’étendre sur l’ensemble des missives que je lui fis écrire mais je voudrais tout de même en citer deux autres, adressées celles-là à monsieur William Beckford. Je ne les citerai bien sûr que partiellement. Dans la première, elle s’adressait à l’associé de son mari en termes polis, suite sans doute, à une invitation à dîner qu’il avait acceptée. Un lecteur extérieur n’aurait rien remarqué mais à l’évidence, madame Sheridan se laissait aller. Son interlocuteur avait dû dès le départ lui inspirer des sentiments extrêmes sur lesquels elle n’arrivait pas à mettre un nom. Et pour cause ! Elle avait un coup de foudre mais ne savait le nommer. Que pouvait-elle en ce domaine elle qui ne connaissait que l’amour de Dieu inculqué par son père ou la vénération qu’elle portait à son mari ! A moins que ce même lutin qui s’agitait en elle ne l’ait induite en erreur en édulcorant sa passion naissante. Bah, après tout, cet homme était désormais l’associé de son époux et elle devait reconnaître que tout étant aussi efficace que le précédent (tant pis pour lui s’il avait voulu faire cavalier seul), il était autrement alerte et séduisant ! Qu’y avait-il de mal à regarder un bel homme lors d’un diner et à le remercier d’y avoir assisté ?

« Je tiens tout d’abord à vous remercier de nous avoir rejoint il y a trois jours au 115 Beacon Hill. Notre maison vous a plu et je m’en réjouis. Mon mari m’avait parlé de vous avec enthousiasme et j’avoue qu’après avoir fait votre connaissance, je partage celui-ci. Vous me permettrez de m’exprimer de façon franche et sincère. Je ne suis qu’une femme mais j’ai la confiance (encore ce mot !) de mon mari et je l’écoute avec une oreille attentive.  Il est furieux des ingérences anglaises et j’ai aimé que vous le soyez tout autant. Colonies et terre nourricière ont des accords et, connaissant l’origine du peuplement de ces treize états américains, il n’est pas recevable que la couronne anglaise soit si récalcitrante à reconnaître la valeur de ses colons. Eh quoi ! Ni New York, ni Philadelphie ni Boston n’ont ni  à rougir de leur prospérité ni à supporter que celle-ci soit entachée. Je me réjouis que de votre association avec mon mari. Votre naturel est bon. Quant à votre fougue, elle m’a fait grand bien ! Un gentleman si en colère ! Ah Dieu, c’était un bonheur ! Je vous prie de conserver votre fougue lors du prochain diner auquel nous vous convierons. »

OLD STATE HOUSE BOSTON

Beckord, lui-aussi avait  été frappé par cette femme et son cœur battait. Il était déjà veuf et de son âge. Ses deux fils étaient en pension et ses épisodiques maîtresses l’intéressaient peu. Il aimait les grandes causes et les personnes fortes, dont l’aura était impérieuse. Cette femme, qui était l’épouse de son nouveau collaborateur, réunissait beaucoup des qualités qu’il recherchait chez une femme et trouvait rarement. Elle était bien plus jolie qu’elle ne l’imaginait malgré l’austérité de sa mise et elle brûlait d’un feu intérieur qui le galvanisait. Et puis, il n’était que de voir son intérieur, sa gestion parfaite des domestiques, l’éducation qu’elle faisait donner à ses enfants pour constater qu’elle était pragmatique sans rien avoir perdu de sa curiosité de jeune fille et de sa fraîcheur. Et avec cela, une inconscience dans la lecture qu’elle faisait d’elle-même…Car elle lui écrivit encore et encore. Cette fougue qu’elle avait remarquée chez lui, il l’avait conservée d’où le fait qu’elle était si communicative…

Quand naît l’étincelle amoureuse, de quoi se nourrit-elle ? Je serais bien présomptueuse de répondre à cette question qui, depuis des siècles, fait l’objet de spéculations les plus diverses…Le fait est qu’elle était vaincue et lui-aussi. Elle adoptait souvent un ton querelleur, en référence avec la situation présente, sans doute parce que celui-ci la dédouanait…