LETTRE 18 2

Ruth Sheridan vit à Boston quand les revendications indépendantites secouent la ville. La prude Ruth, personnage fictif créé par Isée Cendre, est solidement mariée mais connaît à la fois la tentation amoureuse et la fièvre politique au moment de "la partie de thé de Boston".

A propos de la partie de thé de Boston, elle lui écrivit par exemple :

« Vous iriez participer à cette opération ? Vous iriez jeter le thé par-dessus-bord ! Sachez que je vous approuve ! Oh oui, je vous approuve ! Quant à se déguiser en indien ? Eh bien, l’Anglais fait tout pour provoquer. Pourquoi n’aurait-il pas droit, en guise de représailles à des sauvages ? J’approuve entièrement. Comment faut-il être pour leur résister, sinon prêts à tout ? Alors, peintures de guerre et mouvements souples…Vous devrez voir dans la nuit !  Vous me dites que vous serez toujours plus nombreux à réclamer la liberté d’agir. Peut-être mais il se trouvera toujours des Méchants pour s’en prendre à vous. Ce soir-là, travestissez-vous. Après tout, le gouverneur anglais saura à quoi s’en tenir. Des Bostoniens qui vont jusqu’aux peintures de guerre ! C’est une audace cela. En tout cas, prenez soin de vous. Tout homme courageux et qui croit en ses actes se doit d’être protégé et moi, plus que quiconque, je vous demande d’être prudent. Une amie vous parle : écoutez sa requête ! Et en ce sens, revenez bien entier et plein de vous-même. Nous y tenons tous et moi-aussi, j’y tiens. »

Dans ce message comme dans d’autres, elle prononçait toujours  quelques mots de trop ! Il saisissait la balle au bond et de nouveau par lui répondre avec un léger excès. Ils avaient commencé par se lancer des appels silencieux puis ils s’étaient écrits. L’étape suivante serait de se voir. La trahison se profilait. Elle l’effrayait elle, bien plus que lui.

Autant Philip que moi écrivions ces lettres. J’en amorçais une qu’il terminait ou l’inverse. Les jours filaient, toutes mes soirées étaient prises par mes anciens étudiants et j’utilisais tous mes moments de libre. Tout devait aller vite. Elle avait compris qu’elle aimait Beckord. Que ferait-elle ? Céder à la passion ou s’y refuser. Lui, venait de se déclarer de façon claire. Il attendait…Elle allait céder alors ? Non, elle était trop puritaine ! Elle résistait et souhaitait ne plus lui écrire. Seulement, il était d’une prochaine fête, chez eux ! Elle ne savait que faire, sinon le dissuader de venir.

« Que vous paraissiez chez nous me paraît étonnant. Il est vrai que je n’aie pu me décider à m’ouvrir à Thomas de ce tourbillon qui m’habite. Que ferait- il, le pauvre ? S’emporter ou pardonner ? Sans doute peinerait-il à comprendre …Mais moi, je sais que rien n’est possible. Que pourrions-nous nous dire qui soit vrai ? J’irais tromper cet homme que j’ai connu quand j’avais seize ans ! Et pourquoi Grand Dieu ! Nous traversons vous comme moi des temps troublés. Vous trouverez  bien une raison pour ne pas être disponible. Vous êtes un homme d’honneur. Vous trouverez. »

Il s’excusa de ne pas venir en effet mais il surgit chez elle à l’improviste pour se déclarer. Elle lui en fit le reproche :

« Il y a des moments où je ne suis pas là. Mes enfants sont grands. Mais vous venez ainsi, à l’improviste et en l’absence de mon mari, vous me trouvez ! Quelle défaite êtes-vous venu contempler dans ma demeure…Comprenez-moi, William, comprenez-moi ! J’ai du mal à croire que vous ayez pu ainsi forcer ma porte !»

C’était joliment dit et il aurait dû comprendre s’il avait sa finesse et son goût du renoncement. Il ne les avait pas et j’imaginai qu’elle avait dû l’arrêter.

lettre 18 SIECLE 1

-«L’Amour est tout mais ne nous égarons pas dans les priorités. Ce dont nous avons le plus besoin est l’amour divin, et sur cette terre, il nous est donné de le connaître par bien des biais. Je suis si navrée de me tromper avec vous. Comment cela pourrait-il être ? Ma vie a ses attributions comme la vôtre a les siennes. Que pourrions-nous donc faire ? »

Ils avaient continué ainsi à se débattre puis la guerre était venue. Beckord en avait enthousiasmé. Ni Sheridan ni lui n’avaient plus l’âge d’être jeunes soldats mais ils croyaient durs comme fer à l’indépendance. Pris dans la tourmente, ils n’avaient pensé qu’au conflit. La passion qui avait enflammé William s’était peu à peu éteinte ou, aimerait-il à se le dire plus tard, elle avait changé d’objet. C’était cet état neuf et à venir qui le faisait vibrer et non plus la prude Ruth Sheridan. Quant à l’aveu que cette dernière avait voulu faire à son mari, il n’eut jamais lieu. Indépendantiste forcené, Thomas était, quand la guerre avait pris son élan, fort peu enclin à entendre sa femme lui raconter que par sens du devoir et amour, elle avait éconduit son associé…Elle avait toujours été sur la brèche, lisant ses journaux en cachette et s’informant autant qu’elle pouvait de faits économiques et politiques. Si elle n’avait été une femme, il aurait trouvé en elle un interlocuteur avisé. Alors que venait-elle lui faire des confidences tardives dans lesquelles elle n’avait franchement pas le beau rôle ? Elle comprit qu’il le prendrait mal, la considérerait comme une personne futile et la méjugerait, ce qu’il n’avait jamais fait. Elle se tut.