CLUB

 CAROLYN WAREN

Carolyn Warren a trente-six ans, une fille de douze ans et un petit garçon de six ans. Elle est mariée au même homme depuis quatorze ans et tout va bien et puis, et puis…

Elle est encore à son domicile ce matin-là parce qu’elle travaille dans un salon de coiffure qui ouvre tard et finit tard. Olivia, sa fille aînée est partie à son lycée avec le bus scolaire et Lola, la latino-américaine qu’elle emploie vient de partir avec Tom car il va dans une école différente et qu’elle préfère le savoir accompagner. Brad travaille dans la tour nord. Il est cadre pour une société d’informatique qui a le vent en poupe. A huit heures quarante-six le premier avion de ligne percute la tour sud mais elle ne le sait pas. Lui, sans nul doute a compris que se produisait un événement grave mais cet adjectif reste encore relatif…A neuf heures trois, un autre avion s’écrase contre l’autre tour. Brad cette fois comprend tout de suite qu’il lui arrive quelque chose qui n’a pas de nom. Qui a déjà vécu cela ? Personne parmi ceux dont ils croisent le regard, à en juger par la charge de peur et d’espoir qui enflamment ceux-ci. Carolyn est dans la rue. Elle part au travail. Comme les autres, elle s’immobilise. Un silence puissant tombe dans les rues qui avoisinent les tours jumelles. Le feu s’est emparé de l’une comme de l’autre. Les sirènes des pompiers hurlent et les premières tentatives de secours s’organisent. Elles seront partiellement vaines puisque l’une après l’autre, les tours vont s’effondrer, entraînant dans la mort des centaines et des centaines de personnes. Elle fait comme tout le monde : elle appelle son mari qui ne lui répond pas puis d’abord incrédule puis affolée elle court après les nouvelles parce que tout le monde court après elles. La tour nord s’effondre à dix heures vingt-huit. Elle refuse de comprendre. Il ne travaillait qu’au quinzième étage. Sûrement, il sera sauvé. C’est un homme intelligent qui aime l’idée de survivre et en aura fait bon usage. Elle a confiance en lui.

Seulement, elle ne parvient pas à son lieu de travail car il est trop près des tours jumelles. Elle est, comme les autres, refoulée, chassée de ce quartier. Comprenant peu à peu l’ampleur des dégâts, elle reçoit des appels concernant ses enfants. Elle retourne chez elle faire ses bagages tandis que son père et sa mère récupèrent Tom et Olivia dans leurs écoles respectives et qu’ils partent tout quatre vers le New Jersey où ils rejoignent une maison de famille, qui est celle de son enfance. Elle est inquiète mais se laisse rassurer. Quarante-huit heures après, ayant perdu toute sa sérénité, elle se rue à Manhattan et loge chez une amie. Elle doit chercher son mari…Commence alors une longue quête à laquelle s’associent Sandra, l’amie qui l’héberge, Paul son père et Oliver, son grand frère. Tous consultent les affiches posées sur les murs, se rendent dans les centres d’accueil et recueillent toutes les informations possibles. Ils parcourent les hôpitaux, font le siège d’associations caritatives, appellent la famille de Brad, ses frères et ses sœurs, ses amis, ses collaborateurs. Deux mois durant, ils gardent espoir puis dans le cœur de Carolyn, un soir, la flamme s’éteint. Elle sait intuitivement qu’il est mort « même s’il n’était qu’au quinzième étage ». Elle a eu beau aider en s’enrôlant dans une association ceux qui, comme elle, étaient en attente, elle a compris. Elle se réinstalle alors dans l’appartement qu’elle n’occupait que parce que Brad gagnait bien, scolarise de nouveau ses enfants dans leurs anciens établissement et réemploie Lola. Elle peut se permettre de « vivre comme avant » grâce à l’assurance vie que son mari avait souscrite, fait qu’elle ignorait. Elle n’est donc pas menacée financièrement, loin de là et s’est remise à travailler. Mais si c’est dur pour Olivia, qui adorait son père et pour le petit Tom qui sent qu’a disparu un des piliers de son univers, pour elle, c’est terrible. Carolyn s’est toujours définie comme la femme d’un seul homme ; Avant Brad, elle n’a eu qu’un très long flirt au lycée, à Newark où elle vivait alors. Elle ne concevait même pas d’en rencontrer un autre puisque toujours ils vivraient ensemble ; Elle l’avait souvent blagué sur les charmants grands-parents qu’ils deviendraient. Maintenant elle pense à ce qu’ils seraient devenus, et ceci bien avant d’être en âge d’avoir des petits enfants…

1189357-file-photo-sen-kamala-harris-listens-to-christine-blasey-ford-s-testimony-during-the-senate-judiciar

Voilà pour elle, pour ce qui la concernait…Mais il restait son point de vue à lui, car il était l’homme qui meurt, et celui des enfants qui, à cause de la différence d’âge, ne pouvait être ramené à une seule voix. C’était donc beaucoup de conciliabules intérieurs…Une semaine, ça m’a paru large compte tenu qu’au départ je n’avais pas à avoir sur l’Amérique du début des années 2000 autant que sur les colonies américaines au milieu du dix-huitième. Mais évidemment, je m’étais illusionnée.

Pour capturer ce qu’avait pu ressentir Carolyn, il aurait fallu, je crois que je me sois trouvée aux USA à cette époque, et plus encore sur la côte est. Plus encore, il aurait été préférable que je sois américaine et non une simple touriste. Or, non seulement je ne connaissais pas les USA mais en 2001, j’avais seize ans et j’étais lycéenne dans un lycée de banlieue. Il me restait, bien sûr, le souvenir de photos poignantes et de quelques reportages hallucinants où les gens comptaient leurs morts. Et bien sûr, nous avions fait une minute de silence. Mais ça n’était rien cela d’autant qu’avec Carolyn, je n’avais pas en main un matériau aussi romanesque que Ruth. Ce n’était pas une grande dame mais, c’était une bosseuse et c’était une chic fille, de celle dont on devait se souvenir dans les établissements scolaires où elle était passée et qu’on continuait d’inviter ; elle aimait consoler suite à une rupture amoureuse ou une tuile professionnelle. C’était une fille aimante pour ses parents, une mère très attachée à ses petits et il faut bien le dire, une charmante épouse. Brad était vraiment son partenaire (elle adorait ce terme). Ils jouaient passablement de la guitare l’un et l’autre, aimaient chanter de vieux tubes des années soixante-dix et quatre-vingt et aimaient lézarder en grands pulls et jeans le weekend. Avec cela, Carolyn était très attentive à Olivia qui faisait de la danse classique depuis cinq et rêvait d’être ballerine ; Elle l’encourageait mais lui suggérait aussi d’avoir la tête sur les épaules. Elle avait rêvé d’être actrice, elle, et elle était devenue coiffeuse, métier qu’elle aimait beaucoup et qu’elle trouvait très créatif. Concernant Tom, c’était un peu différent. Il était à l’âge des jeux et des contes c’est pourquoi elle ne perdait pas une occasion de le déguiser pour une fête ou une autre, de l’emmener voir des comédies musicales accessibles aux enfants ou encore des dessins animés. Les Warren étaient connus pour leur entrain et leur bonne humeur. Avant le 11 septembre, Carolyn n’avait jamais eu en tête de scénario-catastrophes comme certaines épouses en élaborent à propos de leur mari. Elle n’avait craint que Brad succombe à un accident de voiture car il conduisait trop bien.

roberta-parks

Il ne faisait du vélo qu’en certains lieux et en certaines circonstances, ce qui excluait tout danger mortel. Quant au piéton qu’il était, il n’était pas distrait…Brad, de plus, n’était pas le genre à se heurter à des types éméchés dans un bar au milieu de la nuit et y rester. Il était à même de se battre pour se protéger mais, depuis qu’il était père, il fuyait les situations délicates. Il allait travailler et quand il avait fin, il retrouvait sa femme qui elle-même finissait sa journée de travail et ils avaient des plaisirs simples. Aux vacances, ils allaient dans une maison de famille dans les Hampton ou encore dans le Maine où ses parents à elle avait une petite demeure. Se baigner dans un lac aux eaux fraiches, faire un barbecue, conduire les enfants au parc d’attraction du coin, ça leur avait longtemps suffi. En fait, au 10 septembre, ça leur plaisait encore.