aéroport JFK

Philip Hammer, content des services d'Isée Cendre, qui lui a bien appris le français, invite celle-ci à New York pour les fêtes de fin d'année. Un contretemps l'empêche d'aller chercher la jeune femme à l'aéroport. C'est son jeune amant, Vincent, qui s'en charge...

1. Transit.

Qu’il m’envoie un billet d’avion pour la période de Noël fut tout de même une surprise. Je ne vis que les possibles d’une telle invitation et non les pièges qu’elle pouvait contenir. Il me ferait découvrir une ville mythique et je le côtoierai : que rêver de mieux ! Le chagrin que j’avais eu de ma dernière mésaventure ne s’envola pas mais il diminua. Je fus tout à mes préparatifs et dans le temps où je les faisais, je me rendis compte de ma baisse d’intérêt pour Zacharie. Il menait à bien les projets qui lui tenaient à cœur et possédait désormais une petite entreprise de livraison à domicile : des repas bien concoctés mais des objets usuels pratiques pour la maison, aussi. Il avait engagé du personnel et faisait de bonnes affaires. En outre, il restait l’homme sain et sincère que j’avais connu. L’hiver, il skiait et l’été, il randonnait, c’était là son ordinaire. Il aimait courir aussi et errer dans les forêts. Décrit par lui, le Montana était le plus beau de tous les états. Il fallait être stupide pour ne pas l’admettre et plus stupide encore de ne pas venir s’y installer. Peut-être mais ses vibrantes invitations, même si elles me touchaient, ne me faisaient plus le même effet. J’avais connu cet Américain dans des circonstances troublées et lui avais menti. Des véritables enjeux de ma relation avec Philip, il n’avait rien su, se bornant à croire que je donnais des cours particulier à un autre Américain pénible mais bon payeur. Il faisait partie de ces personnes pour qui mener double jeu n’a pas de sens. Je lui avais sincèrement plu et il pensait qu’il en avait été de même pour moi. C’était vrai jusqu’à un certain point. Pour l’instant, celui que j’avais réellement aimé était Paul et celui pour lequel j’éprouvais des sentiments violents et passionnels était Phillip. Pour Zacharie, une telle complexité de sentiments n’était pas compréhensible. Je ne m’étais donc jamais dévoilée et au fil du temps avait adopté un ton amical avec lui. Très soucieux de maintenir à flot la relation qu’il avait avec moi, et assez terre à terre pour comprendre que la séparation géographique était périlleuse pour une relation amoureuse, il prenait lui aussi un ton amical. A nous lire, on aurait pu croire, tant nous avions de connivence, que nous étions complices depuis longtemps.

Restait Philip Hammer et c’est pour lui que je pris l’avion. C’était un vol de nuit qui me faisait arriver à New York un 20 décembre à treize trente. Je n’eus aucun mal à dormir pendant le vol mais dès que l’avion amorça sa descente, je me sentis très tendue. Comment apparaitrais-je à celui qui m’invitait après un long voyage en classe économique ? La lenteur inhérente à la sortie des aéroports modéra mon inquiétude sans la faire disparaître. Quand enfin, je gagnai la sortie, ma fébrilité fut à son comble. Je cherchai Hammer dans la foule des gens qui étaient venus accueillir l’un des leurs sans le trouver nulle part et je m’avançai un peu perplexe dans le hall, portant mon bagage cabine et ma valise. Je commençai à perdre espoir et à chercher mon portable quand j’entendis une voix derrière moi.

-Désolé, je suis en retard. Vous êtes bien Isée Cendre ?

 C’était Vincent  Johnson. Il était mince, très charmant et vêtu à la va vite, comme sur les photos que j’avais vues de lui. Il m’avait abordée en anglais mais continua dans un français imparfait.

-Philip va me tuer. Je suis parti trop tard. Vous ne lui direz pas, n’est-ce pas ?

Je ne pus m’empêcher de lui sourire. Il portait un grand manteau d’hiver, de ceux qu’on trouve dans les brocantes, et avait un feutre sur la tête. Sur quelqu’un d’autre que lui, ces vêtements auraient paru bizarres mais sur lui, ils étaient élégants. Comme je restais à l’observer, il me fit une grimace amusante :

-Ma mère était française et je sais théoriquement parler cette langue, seulement je ne la parle jamais. Vous parlez bien anglais, à ce que m’a dit Philip, alors, ce sera en anglais. Pour moi, c’est plus facile.

chinoise04

Il voulait prendre un café avant de prendre la route et je le suivis. Je le vis avaler deux gros sandwiches, boire de l’eau et un café long et de nouveau, j’eus envie de sourire. Il avait retiré son chapeau et je pouvais contempler son visage aux traits harmonieux. Il ne pouvait pas savoir que je faisais « coller » ce visage à ceux que j’avais de lui sur les photos et sur Skype une unique fois. J’en étais à la fois émue et émerveillée. Il voyait bien que je le détaillais mais n’en était pas gêné.

-Vous n’avez pas faim ?

-Vraiment pas.

-Je mange bizarrement. Là, moi, j’ai très faim.

-Mangez.

-Philip m’a dit qu’il a beaucoup appris avec vous en français à Paris.

-Il était aussi très volontaire.

-Volontaire ? Oui, ça…

-A combien de kilomètres sommes-nous de Manhattan ?

-Vingt-sept mais ça ne veut rien dire. Il pleut et il y a beaucoup de monde. J’habite Hell’s Kitchen ; c’est là que vous êtes ce soir. Lui, il est à Central Park ouest. Il a trouvé un hébergement pour vous. Sa mère a un petit appartement qui est sans locataire actuellement. Alors…

Il avait terminé de manger et on se dirigeait vers le parking. Je restais aux aguets, charmé par ses mouvements gracieux.

-Première fois aux USA ?

-Oui.

-Commencer par New York, c’est bien.

Il avait l’air sûr de ce qu’il disait. Il plaça mes bagages dans le coffre de la voiture, me fit monter et démarra.

-Vous faites de la musique, c’est cela ?

-Je suis trompettiste. Là, j’ai trouvé des musiciens avec lesquels je m’entends bien. On fait du bon boulot. Vous savez, on joue dans les meilleurs clubs et on a beaucoup d’engagements.

-Oui, Philip me l’a dit.

-Vous devez entendre ce qu’on joue. Vous ne nous connaissez pas !

J’allais répondre que si, que j’avais entendu plusieurs enregistrements de son groupe et que j’avais adoré ses solos mais je dus évidemment me mordre la langue.

-Non, je sais juste que vous jouez du jazz.

-Ah, c’est un terme vague, vous savez. Il regroupe des tendances très diverses. Mais vous avez voyagé. Je vous ferai un cours un autre jour.

On roulait. J’étais captivée. Il me décrivait le trajet que nous allions faire. Les noms qu’il annonçait étaient pour moi exotiques ; J’éprouvais à les entendre un contentement enfantin. Contrairement à Phillip qui avait une voix assez basse aux inflexions un peu cassantes, celle de Vincent était plus aiguë et plus douce. Son phrasé était plus régulier et plus lent aussi. Il se dégageait de ce jeune homme en jean et grand pull noir une sorte de douceur qui m’enveloppait et m’apaisait. J’avais envie de rouler aussi des heures le laissant nommer les autoroutes, les routes puis les rues. Comme il me l’avait annoncé, rejoindre Manhattan demandait une certaine patience mais il semblait qu’il en avait à revendre. Il ne s’irritait jamais et conduisait tranquillement.

-Vous avez le plan de Manhattan en tête ?

-Je l’ai regardé plusieurs fois.

-Bon, vous voyez, une des limites de Hell’s Kitchen, c’est la huitième avenue. Quand vous la trouvez, vous la prenez en direction de Central Park ouest. Phillip et moi ne sommes pas si loin que ça l’un de l’autre. J’habite dans la dixième avenue, un petit immeuble avec des escaliers extérieurs. Je suis au dernier étage. Disons que là où j’habite, c’est comme un loft. Il n’y a que deux portes : celle qui permet d’entrer et celle qui conduite à la salle de bain. Ça ne me dérange parce que c’est la disposition des meubles qui crée des espaces. Au fond, je n’aime pas vraiment les cloisons. Les portes, il en faut bien…

-Euh, d’accord…

-Sinon, je vais vous montrer comment rejoindre la quarante deuxième rue. Elle vous conduira à Times square. Vous allez rester deux semaines, vous aurez envie d’y aller le soir…

-Je pense.