new york skyline

Il avait déjà raccroché. J'en fus surprise mais son jeune compagnon ne s'en offusqua pas. Il mangeait avec ses doigts les morceaux de fromage et de charcuterie qui ornaient sa salade et me désigna le parmesan pour mes raviolis. Que Philip ne lui ait pas parlé n'avait pas l'air de le déranger. La soirée fila. J'eus le sentiment que ma voisine de table tentait à intervalles réguliers de rencontrer son regard sans qu'il condescendît jamais à la regarder et plus tard, quand nous fûmes de nouveau dans la rue, il fut abordé par un quadragénaire qui voulait du feu. Cette fois, il échangea avec lui un long regard qui me mit mal à l'aise. Je me remémorai ce que Hammer m'avait dit sur les nombreuses aventures qu'avait eues un temps le beau trompettiste et sur sa capacité à séduire et j'en fus troublée. Ce devait aller avec sa représentation de la réalité, celle qui s'incarnait pour lui dans les tableaux naïfs. Il y avait beaucoup de moiteur et d'immenses feuilles qu'aucune plante tropicale ne pouvait produire dans les toiles du Douanier Rousseau mais il avait aussi de grands serpents et des chairs nues. Comment Vincent voyait-il le monde de la sensualité, du sexe et des amours? Suffisait-il de regarder des toiles naïves pour avoir la réponse? Je l'espérais car sur ce terrain-là, ni Phillip ni lui ne m'aideraient...

Je me souviens de notre retour, de lui passant dans la salle de bain dont il ressortit torse nue car il avait oublié le sweat beige avec lequel il dormait, de ses gestes sûrs quand il ouvrait le canapé dans lequel j'allais dormir et de la façon dont il avait tendu le drap housse avant de me donner la couette sous laquelle je devais me blottir. J'allai me changer moi-même dans l'unique pièce qui possédait une porte avant de revenir dans la chambre. Il s'était allongé sur son lit, les bras sous sa tête.

-Vous n'avez pas d'amoureux à Paris. Cela veut dire qu'il y en a un ailleurs. Où est-il?

-En Amérique.

-Waouh ! Comment cela?

-Je lui ai donné des cours pendant six mois dans l'école de langue où je travaille à Paris et puis il est reparti. Il est à Billings, dans le Montana.

-Il y a des cow-boys là-bas...

-Certainement.

-Comment allez-vous faire ? Lui ? Vous ?

-Je ne sais pas encore.

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Ma réponse impliquait donc que l'amitié que j'étais censée éprouver pour Zacharie reculait déjà devant l'amour que je lui portais...

-Vous allez laisser tomber?

-Non. Votre histoire de tableaux naïfs, ça me plait.

-Je n'en ai pas avec un état de l'Amérique très beau et enneigé l'hiver. Il y aurait de toutes petites maisons et des agriculteurs qui prendraient leur mal en patience...

-En été, les arbres ont de grandes feuilles...Je dirais même qu'elles sont immenses. Il y a des troupeaux de chevaux, de grandes vaches aussi et des gens qui roulent en camionnettes sur des routes désertes en pleine campagne. En regardant bien, on se rapproche du Montana...

-Ah oui, j'y suis ? Alors, il faut changer la taille des chevaux...On va les faire tout petits...

-D'accord mais il faut aussi toucher à leur couleur.

-Il monte à cheval?

Je me mis à rire.

-Oui, on va finir par le trouver sur une des toiles qui ornent vos mûrs...

-Moi, je verrais plutôt des indiens dans mes toiles. Il est indien?

Je ris de nouveau.

-Non. Il s'appelle Zacharie.

-Il aime quoi dans la vie?

-Monter une entreprise de services car il a gagné beaucoup à un jeu de hasard et qu'ainsi, il a pu venir à Paris...

-Il a joué et gagné gros et il a fait ça ?

-Oui.

-Il me plait !

Je crois que l'instant d'après, il se tut. Je luttai pour rester en éveil et lui parler encore mais le sommeil m'emporta. Au matin, j'eus envie d'aller voir s'il était encore endormi. S'il l'était, je l'observerai, soucieuse que j'étais de voler quelque chose de sa beauté. Malheureusement pour moi, il n'était plus là. Il faut dire qu'il était dix heures. Je passai deux heures à boire du café et à me préparer puis Philip Hammer vint me prendre.