METROPOLITAN ny

 2. Un musée et une une jeune fille nue...

Le Rockefeller center avait tout pour me séduire. L'esplanade principale était, comme chaque hiver, transformée en patinoire et il était difficile d'imaginer arbre de Noel plus gigantesque que celui qui ornait ce bel espace. Hammer, en costume cravate et manteau luxueux correspondait à ce que j'attendais de lui physiquement car pour le reste il me sembla bien moins chaleureux que la veille. L'avoir rencontré m'avait entrer dans un processus d'initiation dont je pouvais difficilement m'extraire. Qui d'autre que lui aurait pu m'aider à passer outre la réalité en m'offrant la possibilité de la réinventer? Personne. Alors qu'il pût être charmant puis impérieux ne pouvait m'affecter, enfin je l'espérais...

Il me fit déjeuner au Dell Frisco Grill, un bon restaurant offrant une belle vue sur l'esplanade. J'y eus un aperçu du goût américain : opulence du décor, infaillibilité du service et grand choix de plats. Le steak que j'y commandai était excellent. Je l'accompagnai d'un verre de bordeaux rouge tandis que mon hôte se contentait d'une salade composée au poulet et buvait du blanc. L'idée est qu'ensuite il m'emmène voir sa galerie puis au Métropolitan muséum. J'étais d'accord mais ayant découvert que la boutique du musée se trouvait justement au Rockfeller center, j'y achetai des corsages qui évoquaient les toiles de grands peintres; Ainsi, je sortirai vêtue des iris de Van Gogh ou des Demoiselles d'Avignon, entre autres. Phillip m'attendit patiemment avant de me guider vers la cinquième avenue et son lieu de travail. Appelée "Orchidée noire", sa galerie était vaste et disposait d'un emplacement stratégique. On se battait pour y exposer et cela rendait Hammer très sélectif. Il me présenta son associée, une femme presque trop mince au visage évoquant des toiles préraphaélites avant de me guider dans les différentes salles de sa galerie. Il exposait alors un certain David Mortimer qui, curieusement, peignait des fleurs énormes aux couleurs violentes. Les fleurs en question étaient parcourues d'échelles et d'escaliers que gravissaient ou descendaient des dizaines d'individus réduits à des têtes d'épingle. Ce n'était en rien naïf mais au contraire d'un réalisme presque dérangeant. S'il n'en était tenu qu'à moi, je n'aurais ajouté aucun crédit à l'œuvre de monsieur Mortimer mais je découvris avec surprise qu'il avait déjà beaucoup exposé et très bien vendu. Présenter ses toiles dans la très tendance galerie de Phillip était ascensionnel. Le peintre autant que le galeriste avaient à y gagner d'où leur alliance. Naturellement, je ne fis preuve d'aucune morgue et du reste, Hammer ne me demanda rien. Quand j'eus bien tourné dans son bel espace, il me recommanda les plus belles vitrines de Noël de la cinquième et me fit même un plan. Je me débrouillai seule, à pied puis en taxi car l'avenu était longue, puis le retrouvai. Il me conduisit au Métropolitan et me demanda quelle galerie je voulais voir. Je consultai le plan du musée et choisit les Impressionnistes, choix qu'il accepta. Sa culture était grande mais il attendait pour la montrer que je le sollicite, ce que je fis souvent. Je contemplai des chefs d'œuvre de Renoir, de Degas, de Monnet puis m'arrêtai sur un petit tableau de Paul Chabas. J'étais dans une salle du grand musée qui abritait des œuvres moins prestigieuses mais de qualité. Chabas était mort en 1937 et il avait peint cette toile en 1912. Elle représentait une femme encore très jeune qui, nue, se tenait debout sur une grève. De profil, elle couvrait d'une main des seins si petits qu'on était en droit de se demander si elle en possédait vraiment. De l'autre, elle protégeait son sexe. 

nu de PAUL CHABAS

Son corps fin et blanc était assez androgyne mais son visage de jeune adolescente possédait une grâce féminine qu'accentuaient ses courts cheveux blonds et fins. C'était l'aube. Je commentai cette toile à Phillip car elle m'interpellait et il me reprit. C'était une toute jeune fille au corps longiligne. Ses seins, effectivement petits, n'étaient pas cachés car la main de la jeune femme était placée sous eux, comme pour les souligner. J'avais réécrit l'œuvre mais n'en tint à ma version et me sentit blessée. Elle était nue et seule, cette fille et elle semblait perdue, frissonnant dans ce décor lacustre d'un beige dorée qui suggérait le froid...Curieusement, alors que j'avais vu des splendeurs, ce fut elle qui me resta. "Matin de septembre", c'était le titre du tableau. Je me promis de le revoir.

Le reste de la journée se passa en installation chez Phillip et en discussion. Un appartement était libre pour moi, si je voulais mais Vincent avait déjà appelé pour dire que m'héberger ne le dérangeait pas, d'autant que je restais peu de temps.

-Avoir un endroit à vous serait mieux, non?

-Oui, certainement...

-C'est de la timidité?

-Non...

-Je peux vous héberger certains soirs mais je vais être franc, pas tous.

-Je comprends.

-Vous comptez sur Vincent?

-Non...

-Si. Faites attention. Il charme beaucoup, les hommes comme les femmes. Et puis, il est à moi. Cela, vous le savez, n'est-ce pas? Il était loin de moi mais il m'est revenu.

-Bien, alors je vais accepter que votre mère me loge.

Il se renfrogna.

-Aucune obligation. Nous parlerons avec Vincent ce soir mais je vous aurais prévenu : faites attention. En attendant, sachez que ce soir, nous l'entendons avec son groupe au Birdland, dans la quarante-quatrième.