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Invitée par son ancien étudiant, le quadragénaire Philip Hammer, à New York, Isée fait connaissance avec Vincent, le protégé de ce dernier. Elle découvre une figure mélancolique...

Il avait l'air ému et je saisis ma chance.

-Votre mère est morte le 11 septembre?

-Oui mais elle n'était dans aucune des tours. Elle est morte des suites d'un cancer généralisé, dans un hôpital d'une petite ville de l'état de New York. Il n'y avait plus rien à faire : on l'avait débranchée. La date où elle est décédée peut créer un amalgame mais elle n'était pas une des victimes des tours jumelles.

-Vous vous souvenez?

-Des attentats? De sa mort? Oui, des deux. J'avais treize ans. On me demandait de participer à un deuil national alors que le mien était tout ce qu'il y a de plus personnel. De gré ou de force, j'ai participé aux deux et puis, tout a changé.

-Vous êtes resté avec votre père?

-Oui, mais pas très longtemps. J'étais bon élève. Avec ma mère, on parlait en français. Elle était vraiment jolie et toute blonde. Elle s'appelait France. Elle m'apprenait beaucoup de mots, les verbes, les phrases. Elle était arrivée à vingt ans aux USA mais le rêve américain n'a pas été pour elle. A trente-trois ans, elle est partie. Je n'aimais pas tellement mon père quand elle était vivante mais quand elle est morte, ça a été pire. Je lui ai échappé assez vite.

-Comment cela?

-J'ai fugué quand j'avais quinze ans. Vivre avec lui ne présentait aucun intérêt. On m'a retrouvé et j'ai recommencé, alors je suis allé dans un internat spécialisé. Il y avait des éducateurs. Ce n'était pas très bien surveillé. Je ne savais rien de la sexualité ou presque à mon arrivée mais bien plus au bout de quelques mois. Il n'y avait que des garçons. Je crois que c'est clair.

-Oui, très. Vous avez eu un diplôme?

-Dans cette école, non. A dix- sept, dix-huit ans, j'étais déjà à New York et je me débrouillais comme quelqu'un de cet âge assez jeune et assez beau peut arriver à le faire. J'aimais bien l'alcool et les pilules de toutes les couleurs et je pouvais en acheter.

-Et vous avez rencontré Philip?

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-Ah non pas tout de suite. J'ai rencontré tout un tas de types qui avaient la quarantaine, toujours pour le même motif. Ça me permettait d'avoir de l'argent. Un de ces types, un jour, s'est révélé autre. C'était un musicien, un trompettiste. Quand je l'ai entendu jouer, j'ai eu comme un déclic. Je voulais pouvoir faire cela. Il m'a poussé à mettre de l'argent de côté et à me former. Petit à petit, je suis devenu un bon instrumentiste et vous voyez, j'ai fait tout ce qu'il faut pour devenir encore meilleur.

-Vous êtes parti de loin et vous pouvez remercier cet homme. Quel était son nom?

-Andy.

-Vous lui avez dit que maintenant vous êtes musicien professionnel?

-Non. Je l'ai perdu de vue. Je l'ai cherché à un moment sans le trouver. Il n'allait pas toujours très bien. Je pense qu'il est mort.

-Et Philip?

-Je l'ai connu plus tard.

-Il a dû vous rassurer. Il est très stable.

Il eut un rire un peu faux, presque douloureux.

-Je jouais déjà dans un orchestre, mais pas celui-là. J'avais envie d'un type mature pour un soir. Internet, je n'aime pas trop et sur les sites, les types viennent de n'importe où. J'ai utilisé un système de réseaux téléphoniques. On est très vite en rapport avec beaucoup d'hommes et on essaie de faire le tri tout en sachant que c'est possible car géographiquement, ils sont dans le périmètre. Lui, j'aimais sa voix et puis je trouvais qu'il était clair dans ses demandes. Je l'ai fait venir chez moi. J'étais à Brooklyn à l'époque et il a fait le trajet sans sourciller. On a baisé tout de suite et on a adoré ça, lui comme moi. On s'est revus deux ou trois fois pour les mêmes raisons puis notre relation a pris un autre tour.

J'étais suffoquée. Au moins, il était direct.

-Qu'est ce qui a changé?

-Il est très strict, comme vous savez. Le cirque avec les mecs, j'ai arrêté et avec les femmes mûres aussi. Je ne suis pas un ange mais globalement je suis sage et surtout je vis pour la musique.

Je m'efforçai de rester neutre tout en recevant de ce presque inconnu de lourdes confidences. Je me faisais petite et naïve comme la fille nue du tableau en escomptant obtenir un plus grand dévoilement.

-Donc vous avez une bonne relation avec lui?

Ma question n'obtint pas le résultat escompté. Il devint frondeur.

-Elle est compliquée mais vous n'avez pas à savoir jusqu'à quel point et de toute façon, vous, c'est Zacharie qui vous motive...

-Bien sûr.

-Bien sûr? Alors, travaillez l'idée d'aller dans le Montana.

Il partit et je me sentis mal mais le lendemain, calculant le décalage horaire, j'appelai Zacharie et lui racontai New York. Il fut chaleureux et enthousiaste et me dit de nouveau qu’il m'attendait. Dans la même journée, j'eus un appel de mes parents car Noël approchait et que passais toujours cette fête avec eux. Ils me congratulèrent pour les photos que je leur envoyais de mon voyage et m'annoncèrent que, se sentant vieillir, ils avaient décidé de me faire une avance sur héritage. Ils me rendaient propriétaire du studio aux Invalides et me faisaient don, en complément, d'une bonne somme d'argent. Le bonheur que j'éprouvais suite à ces deux appels fut sans partage. Rien ne me faisait plus peur.