bar GAY NY

 Quand demandai-je à aller dans un bar gay? Philip déclina immédiatement ma proposition mais Vincent releva le défi. Il me conduisit au Boxer, dans la trente septième. Il était déjà une heure du matin. Vêtu de noir, il portait un bracelet de force à son poignet droit. Il était très attirant, à la fois timide (il baissait un peu la tête et ne regardait pas dans les yeux) et provoquant (son jean et t-shirt noir étaient moulants et il portait son blouson de cuir comme un uniforme). Il connaissait pas mal de monde ici et on lui touchait facilement l'épaule ou le bras. Il était chez lui, qu'il prît un verre, qu'il dansât ou qu'il discutât. Le voir danser avec d'autres hommes provoqua en moi une joie intense et de l'excitation. Je restai pourtant sagement à ma place car si personne ne me disait rien, c'est parce qu'il y avait mis les formes en me présentant comme une amie Française qu'il accueillait et ne voulait pas laisser seule ce soir-là. Je le regardai donc évoluer et quand quelqu'un l'embrassa, je ne baissai pas les yeux. Lui, de toute façon, il rayonnait et discrètement, je crois, il s'amusait de moi. Quand avais-je vu des barmen torses nus, jeunes et aussi sexy ? Et quand avais-je côtoyé ceux qui venaient ici : les couples déjà formés et les célibataires en quête de bonne fortune, tous très séduisants et très à la mode? J'étais naïve quand je croyais découvrir un univers différent du mien où je me sentirais bien car celui-ci existait depuis longtemps et personne ne m'y avait attendu...

Les expériences se succédaient et lentement mais sûrement je me mettais dans la posture de celle que j'avais été. La faussaire qui s'était fait passer pour l'être aimé afin de le séduire. Vincent, je l'observais de jour comme de nuit, surtout de nuit. Je me réveillais alors qu'il dormait profondément et j'allais le contempler. Il n'était frileux et repoussait souvent sa couette. Je pouvais donc contempler son visage que le sommeil avait détendu et son torse qu'un simple t-shirt blanc moulait étroitement. Il avait de très longs cils blonds, des pommettes hautes et une jolie bouche à la fois gourmande et enfantine. Il avait embrassé Kate, cette jolie fille, dans la boite et à l'évidence la liaison qu'il avait avec elle était bien vivante. Il s'était enlacé par un certain John dans une autre boite, l'avait embrassé lui-aussi mais avait décliné. Ces gens-là ne le voyaient pas comme moi je le voyais. Là, il m'appartenait.

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Je le volais à Hammer. Il était mien. Je n'osais tendre la main pour effleurer sa joue mais je restai là un long moment et chaque matin, je me sentais plus proche de lui. Il n'aimait guère les portraits de femme que je lui avais fait lire mais il aimerait les textes poétiques que j'écrirais sur ce qu'il était: lui en musicien, lui en patineur, lui en amoureux de la vie déambulant tranquillement dans une des rues de son quartier, lui buvant un verre dans un café avant de rentrer chez lui écrire des chansons. J'écrivais et encore et je chantonnais Delta Autumm ainsi qu'un air qu'il avait joué seul pour moi, Black Pearl, un air plus joyeux que le précédent. Toujours dotée de ma grande naïveté, je recopiai mes textes sur de très beaux papiers, les fis relier et les lui donnai. Ce n'était que des instantanés mais ils étaient pour lui. J'espérais qu'il les trouverait beaux. Ce cadeau le surprit, il prit son temps pour  lire mes textes, assis chez lui sur son grand canapé démodé tandis que, assise sur son lit, j'attendais son verdict.

-C'est très joli.

-Alors, ça vous plaît !

-Oui, mais ce n'est pas moi.

-Bien sûr que si ! Ce sont des instantanés de vous.

Il parut ennuyé.

-Isée, je vous reçois ici par simple sympathie.

-Oui, je sais.

-Philip a lu ses textes?

-Ils sont pour vous.

Il soupira de nouveau mais ne poursuivit pas la conversation. Il posa sur une étagère le beau recueil et ce fut tout.