image du MONTANA

Le lendemain, je roulai en taxi vers Charles De Gaulle. Quinze heures d'avion m'attendaient. Je faisais escale à Minneapolis. J'étais très contente.

Dans l'avion, je fermai les yeux un instant et pensai à Zacharie. Si j'étais restée irréaliste, il l'était aussi mais pourquoi pas ? Nous ne nous connaissions pas si bien et c’était là une aventure qui pouvait tourner court. Pourtant, j’avais l’intuition que tout irait bien et que je ne devais pas me laisser à l’inquiétude. Du reste, l’arrivée à Billings fut étonnante. Vêtu d’une grande chemise rayée et d’un jeans, Zacharie vint me chercher à l’aéroport et agit en bon camarade. Il m’installa dans une petite maison au loyer modique qui me transforma en un instant en bonne épouse américaine des années soixante. Avec ses coussins brodés de grosses fleurs posés sur les canapés, ses rideaux jaunes ornés de dentelle, ses images découpées dans des magazines placées dans des encadrements et sa cuisine munie d’un réfrigérateur monumental, elle était imposante. Je m’installai avec joie et tout fut simple. Les parents de Zacharie, sans être originaires du Montana, vivaient depuis plus de vingt-cinq ans à Billings et ils étaient quasiment mes voisins. Sa mère, petite femme blonde au doux visage et aux lunettes cerclées d’or respirait l’équilibre et son père m’avait l’air d’un homme bon et fantaisiste. Elle avait été maitresse d’école et lui avait géré un garage qui tournait bien avant de tenir un bar qui tenait la route. J’étais plus à la campagne qu’en ville mais c’était l’Amérique et tout avait des proportions différentes. Je commençais par des promenades à gauche et à droite avec les parents de Zacharie et l’aînée de ses sœurs, Joana. Elle avait cinq ans de plus que lui, était mariée et mère de trois garçons bouillonnants d’énergie. Elle avait cessé de travailler depuis plusieurs années mais ne s’en plaignait pas et rayonnait. Son mari, Ben, était l’associé de son frère et elle s’en réjouissait. L’entreprise faisait de bons profits.

A ces promenades, s’ajoutèrent des parties de pêche et de grandes randonnées pédestres avec Zacharie ainsi que des leçons d’équitation. J’eus beau admettre rapidement que j’avais peu de disposition pour ce sport, mon ami insista et il eut raison. De leçon en leçon (j’en prenais quotidiennement), je parvins à une maitrise honnête de cette discipline et put me risquer à quelques escapades avec cet Américain toujours égal d’humeur qui, lui, semblait être né pour monter un cheval. La nature m’entourait et je m’apaisai. C’est d’ailleurs parce que j’étais beaucoup plus calme et disponible qu’au bout de quelques semaines, lui et moi redevînmes amants. Zacharie n’avait jusqu’à maintenant évoqué nos bons moments à Paris mais toujours éludé New York et l’humiliation que j’y avais reçue. Lorsque nous fûmes redevenus proches, il le fit, me faisant remarquer au passage que j’avais agi avec lui avec beaucoup de légèreté et avec les deux autres avec une complaisance dangereuse. Le message était clair. Ce qui m’avait lié à des êtres tels que Vincent et Phillip n’existait plus. Tout s’était dissous. Si j’avais encore des regrets, je devais les faire disparaitre car rien n’était plus nuisible pour moi que de rester dans l’expectative.

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En parlant ainsi, il prouvait que sous ses airs d’Américain bien terrien et sain dans ses attitudes, il était sagace. Durant ces deux mois, je rêvai assez régulièrement de Phillip et du beau trompettiste et changeai la nature de nos rapports. Ils se tournaient de nouveau vers moi…Ce qui me fit m’écarter de rêves aussi fous, ce fut l’écriture car Zacharie me demanda ce qu’étaient devenus les descendants de la sage Ruth, de la digne Louise et de la solide Carolyn. Ils étaient bien en Amérique. Quels mondes avaient-ils traversés ? Quelle était leur vision de la vie maintenant ? En m’intéressant aux descendants de la prude madame Sheridan, je fis naître une lignée de Bostoniens toujours aussi entreprenants et doués pour les affaires. Je ne les libérai pas de leur puritanisme et de leur esprit de renoncement dans le domaine amoureux car c’était une part de leur force et de leur dignité. Les héritiers de Louise furent moins bien traités. Ils s’étaient heurtés aux paradoxes de l’Amérique - guerre du Vietnam, guerre en Irak, conflits sociaux et raciaux- et ne s’en étaient pas toujours bien sortis même s’ils avaient eu des vies assez longues. Quant aux deux enfants de Carolyn, que le 11 septembre avait frappée de plein fouet, ils étaient maintenant des adultes solides, conscients que rien n’est jamais sûr dans la vie et que le bonheur est une construction graduelle. Le garçon était ingénieur en informatique et travaillait en Californie où Carolyn s’était installée suite à son remariage. La fille travaillait dans une banque à New York, comme pour rester une sentinelle veillant sur son père mort…

Que j’écrive ainsi sur ces vies enthousiasma non seulement Zacharie mais sa famille et ses amis. Je ne m’y trompais pas cependant. Ils ne me considéraient pas comme un écrivain mais comme une conteuse qui savait charmer par les thèmes qu’elle abordait et le charme qu’elle introduisait dans ses récits. Etre appréciée ainsi me guérit lentement mais sûrement de mon étrange attraction pour Phillip Hammer. Tandis qu’on me félicitait, il me vint à l’esprit qu’il avait trouvé à New York une autre jeune femme suffisamment romanesque et ayant le goût du risque. Etait-elle française ? Je l’ignorais.

 

LivingstonMontana

 

Elle était sans doute européenne, parlait bien anglais et était depuis peu à New York. Il l’avait repérée je ne sais comment et l’utilisait, comme il l’avait fait avec moi. Peut-être avait-il inventé un projet de livre et prétendu qu’il s’y prenait mal. Il avait besoin d’aide et elle lui apparaissait comme tout à fait compétente. Elle était flattée. Vincent papillonnait autour d’elle et elle ne tarderait pas à être troublée par lui tandis que Hammer l’impressionnait chaque jour davantage…Ils la prendraient au piège, comme ils l’avaient fait avec moi. Je sentais qu’avec Phillip, je n’étais pas quitte car après mon brutal rejet à New York, je ne l’avais jamais plus contacté. L’eussé-je fait maintenant qu’il m’aurait gratifié d’un « oh Isée, quel dommage ! Mélanie est parfaite, mieux que vous ! Il aurait fallu me contacter plus tôt. Là, j’aurais pu reconsidérer ma position. Vous savez bien que votre Phillip peut être emporté parfois ! Mais là…Non, c’est trop tard ! ». Mais je sentais aussi qu’il ne fallait rien faire. Et du reste, je ne fis rien.

Au bout de deux mois, je rentrai à Paris pour solliciter de nouveau une autorisation de séjour aux Etats-Unis. Je retournai au Montana et cette fois, même si c’était bénévole, je donnais un coup de main à Zacharie pour son travail. Active, et joyeuse j’étais pleine de vie et de mordant, mais aussi pleine d’une tristesse secrète. Car être aux Etats-Unis dans la position où je me trouvais revenait à dire que j’y résiderais pour longtemps. Il était simple de se dire que dans ce coin reculé de l’Amérique, j’avais des attaches et pouvais mener une existence agréable mais il était plus complexe de s’avouer que vivre autrement me manquait. Les vies par procurations qu’Hammer avait rendues possible m’avaient définitivement échappé et il me semblait bien que je me coupais en deux. Qu’importait pour le moment puisque tout me souriait mais les sourires, je l’avais compris, peuvent s’effacer des visages aussi vite qu’ils y sont apparus.

Il faudrait donc être prudente…

 

France-Elle

Mai- Juillet 2018